mercredi 23 janvier 2013

Ne recommençons pas.




Il serait regrettable que par un fâcheux mécanisme mimétique, la droite parlementaire reproduise à l'égard du président Hollande l'équivalent du stupide antisarkozysme systématique qui caractérisa la précédente opposition. Dans les circonstances actuelles, les voix qui évoquent l'impréparation dans l'opération au Mali ou qui soulignent, en en rendant le pouvoir responsable, l'isolement de la France ne font que reprendre, en la retournant, l'antienne médiatique qui accusait inlassablement le président Sarkozy d'improvisation.  Elles légitiment ainsi une attitude qui conduisit des gens qui s'affirmaient de gauche à manier, apparemment sans en prendre conscience tant leur emportement les aveuglait, des concepts et un vocabulaire généralement réservés à la droite extrême.
Souvenons-nous de ces prétendus humoristes daubant sur des traits physiques ou glissant des sous-entendus salaces concernant la vie privée, de cet éditorialiste connu dont le magazine afficha inlassablement en couverture pendant cinq ans insultes et insinuations offensantes. Ce dernier ne manquait pas de décrire le président Sarkozy comme une sorte d'aventurier parvenu fasciné par l'upper class et couvrant de faveurs "les riches" jusqu'au jour où lui-même, assimilant le geste prêté à DSK dans un grand hôtel de New-York à un "troussage de domestique", donne ainsi en direct et sans fard la mesure de sa proximité du peuple… A-t-on oublié ce journaliste qui officia au "Monde" avant de créer un célèbre site en ligne et qui osa traiter le chef de l'Etat régulièrement élu de "délinquant constitutionnel" ? Il serait grandement dommageable de recommencer le même harcèlement à l'égard de François Hollande même si celui-ci se montra parfois complice de ces débordements. Ils sont indignes et inappropriés au moment où Hollande s'inscrit précisément dans la ligne de ce que Sarkozy offrait de mieux : le courage et la détermination.
Les enjeux, d'autre part, sont trop importants. Même s'il déguise encore l'adversaire sous la vague dénomination de terroristes, chacun sait que c'est à l'islamisme radical que le président Hollande a déclaré la guerre. Au Caire, le régime des Frères musulmans ne s'y trompe pas, lui qui voit dans le salafisme et ses prolongements djihadistes l'avant-garde un peu turbulente du combat pour la charia et qui les encourage discrètement : le président Morsi est l'un des rares chefs d'état à se désolidariser de l'entreprise française.
Dans ces conditions, critiquer dans le seul but d'affaiblir à des fins médiocrement politiciennes est dérisoire et consternant et ce n'est pas parce que maintes personnalités aujourd'hui au pouvoir se le sont permis naguère qu'il est bon de les imiter. François Hollande bénéficie de la sidération des médias qui firent leur miel de l'antisarkozysme et que sa politique actuelle plonge dans le désarroi, il est inutile et dangereux de leur apporter les arguments propres à nourrir de nouvelles invectives.

vendredi 18 janvier 2013

Hollande "imperator".





La fonction crée l'organe, énonçait Lamarck au XVIII° siècle. Les progrès de la science n'ont peut être pas corroboré la proposition, mais il n'est pas impossible que celle-ci puisse s'appliquer aux présidents de la V° République, spécialement depuis l'instauration du quinquennat. François Hollande, dont on se demandait ici même il y a quelques mois si son profil correspondait bien aux exigences de l'hyperprésidence instituée par la réforme de 2000 vient, comme par un coup de baguette magique, de s'affirmer dans un style que n'aurait pas désavoué son prédécesseur pourtant si décrié. Et pas à propos d'une question anodine : en se déclarant en guerre !
Au temps du septennat, les présidents laissaient leur empreinte sous la forme de quelque grande réalisation culturelle emblématique. Pompidou avait installé le Centre Beaubourg ; après avoir inauguré la Grande Arche de la Défense, Mitterrand avait rénové le Louvre et l'avait doté de sa pyramide ; Chirac avait créé le musée des Arts premiers du quai Branly. Les présidents du quinquennat, dont le pouvoir s'apparente à celui des rois et empereurs de jadis, semblent avoir décidé, eux, de marquer leur mandat du sceau de la guerre. Nicolas Sarkozy, en 2011, avait envoyé l'armée en Libye pour en chasser le dictateur Khadafi. Plus audacieux encore, François Hollande s'engage seul au Mali dans une opération risquée contre les bandes djihadistes qui sèment la terreur dans le Sahel.
Du coup, le voilà qui se transfigure. L'homme qu'on présentait volontiers comme indécis, sans grande autorité, plus enclin à négocier qu'à trancher, dont certains brocardaient l'apparence de notaire de province et les cravates de travers, se mue subitement en chef de guerre. Expression sévère, démarche assurée, il n'est pas jusqu'à son élocution un peu saccadée, qui donnait la permanente impression de l'hésitation, qui ne s'affermisse. Il prend soudain le ton du commandement, il se révèle comme le veut la Constitution en chef suprême des armées, la fonction pour laquelle les anciens Romains avaient inventé le titre d'imperator.
Et personne ne sourit; Les humoristes patentés se taisent. Les leaders de l'opposition énoncent timidement quelques objections sans insister puisque les sondages annoncent que 70% de l'opinion approuve. Seul aux commandes, ayant décidé une opération bien plus conséquente que celle de Libye puisqu'elle engage des troupes terrestres, François Hollande vient d'endosser le costume hyperprésidentiel avec la même autorité que Nicolas Sarkozy naguère. Fin de l'épisode de la "normalité" présidentielle. Ou plutôt non, reconnaissance que c'est ainsi que sous la V° République quinquennale, un président est "normal".
Gardons-nous d'ironiser. En agissant ainsi, le président Hollande s'avère le premier haut responsable occidental à déclarer la guerre à ce cancer du monde actuel qu'est l'islamisme radical. Foin des faux-semblants et des pirouettes du "politiquement correct", l'ennemi est clairement désigné et en y allant seule quand les autres tergiversent, la France donne une véritable leçon au monde, et en premier lieu à l'Occident, européen comme américain. La détermination de François Hollande déstabilise même les régimes islamiques qui se prétendent modérés, à Tunis ou au Caire, et qui se voient obligés de se désolidariser des courants salafistes qu'ils encourageaient en sous-main.
Evidemment, on dira que tout cela fait aussi diversion, que ça ne réglera ni la question du chômage, ni le poids d'une dette publique qui risque encore d'augmenter car la guerre coûte cher. Certains rappelleront que l'intervention de Louis XVI en 1778 dans la guerre d'Indépendance américaine, (qui fut décisive), ne manquait certes pas de panache, mais précipita la chute de la monarchie en transformant le trou budgétaire en abîme.
Tout cela est vrai, mais tant qu'à faire diversion, prendre la tête du combat contre l'islamisme radical a quand même une autre allure que s'empoigner autour du "mariage pour tous".

lundi 14 janvier 2013

Continuité.




Plus les semaines passent, plus l'impression de continuité entre la politique du nouveau président et celle menée par son prédécesseur se précise.
Evidemment, le vocabulaire a changé, la langue française à d'infinies ressources mais même le style présidentiel, qui semblait au début le signe marquant du changement, s'est progressivement infléchi. Le président Hollande a oublié le train pour retrouver l'avion, y compris l'usage de cet appareil présidentiel prétendument pharaonique qui aurait fait le bonheur de quelque potentat d'Asie centrale ou d'Afrique si on l'avait mis en vente, mais qu'on a trouvé préférable de conserver et d'utiliser. Le président Hollande s'est aussi découvert la vocation d'aller sur le terrain, y compris au marché de Rungis au petit matin. Il appuie avant même que la Justice s'en occupe la plainte de sa compagne contre les auteurs d'une biographie non autorisée. Il court-circuite son Premier ministre et laisse clairement entendre que c'est à son niveau que se prennent les décisions. Lui qui manifestait sa répugnance pour les ors et les fastes des palais de la République transforme une conférence de presse en une cérémonie digne de la Cour de France. Il n'en est pas à faire un jogging matinal, mais ça va peut-être venir.
Tout cela ne relèverait néanmoins que du folklore s'il n'y avait les choix politiques et les décisions mises en œuvre.
Le traité européen, justement surnommé "Merkozy", que le candidat Hollande s'était engagé à renégocier a été adopté, moyennant un codicille qui n'engage à peu près personne. La réforme des universités a été maintenue. La TVA que l'ancienne majorité qualifiait de "sociale" et que l'opposition socialiste d'alors fustigeait impitoyablement a été réintroduite sans son épithète, ce qui change tout. Le "choc de compétitivité" que prônait l'ancienne majorité est devenu un pacte. La flexibilité du travail a été introduite au terme d'une grand'messe, mais le gouvernement avait annoncé, tel un Sarkozy, que s'il n'y avait pas d'accord au bout de quarante-huit heures, il légiférerait d'autorité. On va remettre sur le métier la réforme des retraites, jugée incomplète alors qu'au moment de son élaboration, l'opposition aujourd'hui au pouvoir participait à une mobilisation massive dans la rue contre le projet. Et pour couronner le tout, le président engage la France dans une guerre en Afrique quand ses amis parlaient d'aventurisme aux premiers jours de l'intervention en Libye.
Va-t-on en faire reproche au président Hollande ? Certes non, le pire aurait été (on l'a craint un moment) qu'un antisarkozysme névrotique conduise à tout jeter à bas alors que le nouveau pouvoir, hors des incantations, n'avait rien de précis à mettre à la place. Le réalisme a triomphé, mettant clairement en lumière qu'il n'y a pas grand choix de solutions aux problèmes qui se posent, vu la convergence de contraintes qui s'imposent et sur lesquelles nul n'a prise à l'échelle nationale. Quelques réajustements sont toujours possibles mais là encore, la marge est limitée et ne laisse pas place aux gestes spectaculaires, comme l'a montré le destin avorté de la taxation à 75% et comme se prépare l'enterrement du droit de vote des étrangers aux élections locales.
La continuité dans la conduite des politiques vient simplement souligner le côté artificiel, sinon théâtral, de l'opposition droite-gauche, au niveau des partis décidés à gouverner. Celle-ci n'a plus de sens qu'à la hauteur des extrêmes, où l'imprécation tient lieu de programme et où la certitude de ne pas accéder au pouvoir permet toutes les propositions, seraient-elles absurdes. La prise de conscience du côté fallacieux de prétendues alternatives devrait logiquement, comme cela se produit dans d'autres pays, conduire à la constitution d'un gouvernement d'union nationale qui fédérerait tous les efforts. Hélas ! l'opinion en France est profondément manichéenne, depuis les Armagnacs et les Bourguignons, et tout abandon des traditionnels clivages, seraient-ils devenus illusoires, mettrait en question trop de déroulements de carrière dans la classe politique pour qu'une telle option soit même envisageable.
Il est bien plus gratifiant de poursuivre et de prolonger en faisant semblant de faire autre chose. L'emballage compte plus que le contenu, comme l'ont depuis longtemps compris les experts en marketing.

dimanche 6 janvier 2013

Sus aux riches !




Les Français ont un curieux rapport à l'argent. Non qu'ils ne l'aiment pas ; si c'était le cas, ils ne seraient pas 26 millions chaque année à tenter les jeux de hasard, ce qui permet au ministère des Finances de recouvrer sous la forme d'un impôt volontaire trois milliards d'euros prélevés sur les plus démunis sans que nul ne proteste… Non, ils n'aiment pas ceux qui ont de l'argent, ce qui est différent.. Il suffit de voir combien l'invention du slogan "président des riches"a causé de tort à l'ancien chef de l'état et combien la formule "faire payer les riches" a été profitable au nouveau.
 Dans les autres pays, il n'en va pas de même, spécialement dans ceux qui relèvent d'une culture anglo-saxonne. Là, au contraire, la personne qui a fait fortune est volontiers admirée, parfois célébrée et toujours donnée en exemple. Pourquoi la même situation sociale fait-elle d'un individu, aux Etats-Unis une sorte de héros, et en France un quasi coupable ?
Peut-être faut-il se pencher sur les racines culturelles et en particulier, (n'en déplaise à ceux qui sont réfractaires toute référence de ce genre) sur notre héritage religieux. Car il n'y a rien à faire et qu'on soit laïc militant ou athée convaincu n'y change rien : quinze siècles de catholicisme romain nous ont quasi génétiquement marqué, d'autant que la Réforme protestante du XVI° siècle, Louis XIV aidant, nous a glissé dessus. Nous n'aimons pas les riches !

D'où cela nous vient-il ? Sans doute du Moyen-âge, et précisément du XIV° siècle et de cette glorification de la pauvreté qui s'est alors diffusée, des condamnations de St Thomas aux prédications de St François d'Assise. Même si St Paul s'en était pris aux richesses matérielles dès les origines du christianisme, il n'existe pas avant le XIV° siècle de réprobation systématique à l'égard de l'enrichissement, si ce n'est l'opprobre jeté sur le mauvais usage de la fortune et l'usure. C'est alors, dans un monde troublé et parcouru d'agitation sociale, que se développe le thème du choix délibéré de la pauvreté par le Christ et d'une sorte de vertu du pauvre, spécialement aimé de Dieu. C'est volontairement que St François se dépouille et que ses disciples décident de vivre en mendiants. Même si l'Eglise officielle prend ses distances avec ces thèmes, il va en demeurer quelque chose et l'idée récurrente qu'il y a dans la richesse terrestre quelque chose du péché.
Deux siècles plus tard, le Protestantisme calviniste choisit une voie inverse. Ayant repris à son compte l'idée chère à St Augustin que Dieu sait qui sera, au terme de sa vie terrestre, élu ou damné, Calvin cherche à discerner quels indices pourraient laisser présumer de la décision divine. La réussite et le profit, s'ils sont le fruit du travail et de l'esprit d'entreprise, peuvent en être et annoncer la promesse du salut. Loin d'être suspecte, la fortune honnêtement acquise est le signe de la sollicitude divine. Le riche n'est pas un réprouvé : être un homme de biens est aussi s'affirmer homme de bien ! On comprend que le sociologue Max Weber ait vu dans l'éthique calviniste la matrice idéologique du capitalisme.
L'Angleterre et son prolongement américain se sont imprégnés au XVII° siècle de pensée calviniste. Quatre siècles plus tard, les structures culturelles ainsi établies perdurent, que les gens soient croyants ou non, de même qu'en France, la très ancienne empreinte du catholicisme romain nourri depuis la fin du Moyen-âge d'esprit franciscain ne s'est jamais effacée et a inconsciemment  influé sur la définition d'une pensée de gauche.
Certes, aux XIX° et XX° siècles, la longue hégémonie du modèle marxiste a substitué à l'idéal chrétien de charité une aspiration à la justice reposant sur l'abolition de la société de classe, mais ce glissement n'a évidemment pas amélioré l'image du riche, assimilé à présent à celle de l'exploiteur bourgeois. La progressive éclipse des modèles marxiens, discrédités par l'aventure soviétique, aurait peut-être pu annoncer un réexamen si le retour en force de thèmes chrétiens n'avait ranimé à gauche les antiques réflexes. Le ralliement massif des catholiques de gauche, mobilisés contre la guerre d'Algérie, au nouveau parti socialiste que constitue dans les années 1970 François Mitterrand, réintroduit un discours et des modèles où le pauvre, le démuni se substitue à l'image marxiste du prolétaire et où la dévalorisation du riche mêle de façon subtile les échos de la lutte des classes et la vieille réprobation d'origine religieuse. Les réels excès de certains, dus aux égarements des pratiques néolibérales, apportent en plus de l'eau au moulin. Le riche devient l'ennemi, le faire payer la solution de tous les problèmes et ce fantasme participe au mouvement qui porte au pouvoir une majorité de gauche, aveuglant les dirigeants eux-mêmes au point de leur faire improviser des mesures extrêmes si mal calculées qu'elles apparaîtront inconstitutionnelles.
Il est probable qu'au froid contact des réalités, cette effervescence s'apaise, mais qu'en sera-t-il dans l'opinion ? Combattre l'excès d'inégalité ne signifie pas couper tout ce qui dépasse. La sagesse serait peut-être de considérer, avec John Rawls, que toute société est nécessairement inégale et que la justice s'applique quand la situation faite aux défavorisés est la meilleure possible. Et cela sans qu'il soit indispensable de mettre "les aristocrates à la lanterne".

samedi 29 décembre 2012

Marx et Stirner.


 Dans les années 1840, âge effervescent des utopies sociales où les derniers feux du Romantisme viennent alimenter la contestation de l'ordre existant, qu'il soit hérité du passé ou issu des transformations nées des révolutions politiques et techniques, deux intellectuels allemands formulent presque simultanément des propositions dont nul n'imagine alors combien elles seront déterminantes pour le siècle à venir.
Le premier en date est Max Stirner, ancien étudiant de Hegel qui publie à Berlin en 1844 "L'unique et sa propriété". Le second est Karl Marx qui, assisté de son ami Friedrich Engels, fait paraître à Londres fin 1847 un "Manifeste du parti communiste"
Difficile d'imaginer deux approches plus différentes. Le livre de Stirner, écrit d'une manière qui peut paraître désordonnée, est une exaltation passionnée de l'individu dans son unicité. "Pour moi, affirme Stirner, il n'y a rien au-dessus de moi". La société n'est qu'un système de dépendance qui entrave dans ses rets l'accomplissement de l'individu. L'Homme (avec un grand H) n'existe pas, chaque être est unique et tel quel, il est souverain. Toutes les croyances, la religion, le nationalisme, l'étatisme, le libéralisme, l'humanisme ne sont que des superstitions qui s'imposent par l'autorité et contraignent à la soumission. L'autorité, voilà l'ennemie et le but à poursuivre est de rendre à l'individu la souveraineté dont il a été dépouillé. La société (dont Stirner ne nie pas l'existence) n'est qu'une association libre où chacun peut entrer ou sortir en fonction de son choix et de son intérêt du moment. Le livre de Stirner est la proclamation d'un égoïsme radical qui pose l'interdépendance des individus comme élément fondamental de leur aliénation.
Le "Manifeste" de Marx et Engels dit à peu près le contraire. Modèle de clarté et de concision, ce texte bref se veut l'esquisse d'un programme étayé d'une interprétation de l'histoire. Cette dernière est comprise comme un combat toujours recommencé où la classe des exploités affronte celle des exploiteurs. Son aboutissement doit être l'avènement d'une société sans classe solidaire, sans exploitation ni domination, où le libre épanouissement de chacun conditionne le libre développement de tous. Marx et Engels voient ce moment venu : en assumant l'ultime révolution sociale, le prolétariat ouvrier sera l'artisan de ce monde nouveau et fraternel où l'abondance des richesses créées permettra d'assurer à chacun selon ses besoins. Là où Stirner voyait un monde d'individus uniques dans leur différence, Marx conçoit une humanité qui n'existe que dans la solidarité qui unit ses membres en une vaste coopération. Le premier fait de la liberté l'expression même de l'émancipation : sa postérité sera l'anarchisme libertaire. Le second croit aux vertus de l'égalité et à la puissance de l'effort collectif : il donnera forme au socialisme.
Des deux conceptions antagonistes, c'est le socialisme marxien qui s'imposera dès la seconde moitié du XIX° siècle comme alternative au capitalisme libéral. Il marginalisera l'idéologie libertaire pour plus d'un siècle.

lundi 10 décembre 2012

La quadrature du cercle.






Il y a deux mois, nous regrettions l'inexistence de fait d'une alternative crédible de gauche  et envisagions la nécessité de changer de logiciel politique. La démarche, qui dépasse largement le simple cas de la France, implique un tel remodelage et une si profonde remise en cause qu'elle ne peut être menée à bien qu'au terme d'une véritable redéfinition de la notion de progrès, opération dont il n'est pas sûr du tout qu'elle bénéficie dans l'immédiat de l'adhésion populaire.
Issue de l'idéologie des Lumières du XVIII° siècle, l'idée de progrès, qui structure depuis plus de deux siècles la pensée de gauche, s'est inscrite simultanément au plan politique et au plan social. Dans le premier cas, elle a visé à l'institution de la démocratie, dans le second, à l'élévation du niveau de vie des couches populaires et à la réduction des inégalités. L'objectif politique a généralement été atteint (c'est le cas de la France) dès la fin du XIX° siècle, l'objectif social a été poursuivi durant tout le XX° siècle et il s'est en particulier concrétisé dans les divers projets sociaux-démocrates, de l'augmentation des salaires à la création de l'Etat-providence. Son aboutissement a été le progressif effacement des hiérarchies sociales, si évidentes au XIX° siècle qu'elles ont  sous-tendu la théorie marxienne de la lutte des classes, mais que l'amélioration de la condition des salariés a graduellement estompées jusqu'à finir par constituer cette vaste nébuleuse désignée aujourd'hui du terme vague de "classe moyenne". Cette élévation générale du niveau de vie, gérée dans le cadre d'une économie de marché, s'est aussi traduite par la mise en place des sociétés de consommation, cette dernière, comme l'affirmait Keynes, étant considérée comme le véritable moteur de la croissance économique. Pour ce qu'on nommait encore les classes populaires, le progrès s'est donc identifié à l'accession à une consommation accrue dont, au tournant du XX° siècle, la possession d'une automobile est devenu comme le symbole concret.

A regarder les choses autrement, le progrès social vu par la gauche s'est donc ainsi trouvé inséparable du productivisme, cette démarche économique visant à produire toujours plus et à développer par là même une offre constamment élargie que les mécanismes de concurrence propres à l'économie de marché rendent de moins en moins coûteuse. Ce processus a certes permis aux sociétés occidentales de dispenser au plus grand nombre le plus haut niveau de vie et la plus généreuse protection sociale de toute l'histoire humaine, mais il se heurte aujourd'hui, d'une part à l'impossibilité d'étendre ce modèle à la totalité d'une humanité qui poursuit sa croissance démographique (ce qui crée un puissant facteur d'inégalité à l'échelle planétaire), d'autre part, aux inquiétudes à l'égard de l'environnement et de l'avenir du biotope que fait courir le maintien des pratiques productives propres aux sociétés avancées.
Le nouveau logiciel d'une pensée de gauche rénovée, donc d'une vision nouvelle du progrès humain, ne passerait donc plus par la croissance toujours augmentée de la production matérielle garantissant celle d'un niveau de vie toujours plus élevé, mais par la recherche d'une meilleure insertion de l'homme dans un milieu naturel qu'il conviendrait de respecter pour assurer, en dernière analyse, la survie de l'espèce. C'est une véritable révolution !

La reconversion s'avère en effet difficile et risquée.  Après s'être fait le défenseur sans relâche du "pouvoir d'achat", la gauche réinventée devrait exalter la sobriété, concept qui serait vite assimilé en termes populaires à l'austérité, l'un de ces mots dont le seul énoncé suscite le refus, sinon la colère. L'introduction de normes écologiques ayant comme immédiat corollaire une hausse des coûts de production, donc, une augmentation des prix de vente (comme on le constate déjà pour les produits "bio"), ce sont évidemment les plus bas revenus qui seraient les premiers affectés. On peut certes imaginer maints processus de compensation, mais sauf à introduire un ensemble de contraintes qui finiraient par menacer la démocratie elle-même, il paraît inévitable que les nouvelles conditions soient ressenties en milieu populaire comme une authentique baisse du niveau de vie tant les habitudes consuméristes se sont inscrites comme signe d'une promotion sociale. Un tournant de cette ampleur exigerait des trésors de pédagogie et il n'est pas certain que celle-ci soit entendue, d'autant qu'il serait de bonne guerre pour la droite conservatrice de dénoncer une rigueur jugée excessive et de vanter les facilités de l'ancien temps. Il s'avérerait alors, pour cette dernière, séduisant (et fructueux) de présenter le nouveau discours de la gauche comme culpabilisant et pénalisant. L'inversion des rôles deviendrait dès lors totale, le conservatisme attirant l'adhésion populaire dans sa défense de l'individualisme consumériste et hédoniste quand la volonté de réorienter l'idée de progrès humain dans le sens de la sobriété et de la solidarité prendrait les couleurs de l'abstinence et du renoncement. Les conséquences politiques seraient considérables.
Etrange dilemme ! Ayant dans l'ensemble atteint les objectifs qu'elle s'était fixée depuis ses origines, au XVIII° siècle, la pensée de gauche découvre que son projet était inséparable d'un productivisme qui révèle aujourd'hui, non seulement ses limites, mais de réels dangers qui vont jusqu'à menacer à terme l'avenir même de l'humanité. Réviser ces prémisses et, comme nous le suggérons, changer le logiciel reviennent en conséquence à repenser ce que peut être aujourd'hui ce souci du progrès humain qui a toujours été l'élément fondamental des idéologies de gauche.
Mais comment le faire accepter des couches populaires qui ont de tout temps représenté, tant l'objet de ses attentions que son socle politique, alors que la mise en place d'une autre façon de vivre a toutes les chances de n'être perçue dans ces mêmes milieux que comme une régression ?
Cela fait penser au vieux problème de la quadrature du cercle.

jeudi 6 décembre 2012

L'isolement de la classe politique



En novembre 2008, le congrès du PS à Reims donne l'image d'une foire d'empoigne et c'est au prix d'une manipulation à peine dissimulée des suffrages que Martine Aubry arrache le secrétariat et écarte Ségolène Royal, que son honorable défaite à l'élection présidentielle de 2007 semblait tout naturellement désigner pour diriger le parti.
Quatre ans plus tard, en novembre 2012, l'élection d'un président de l'UMP se transforme en bataille de chiffonniers entre J-F. Copé et F. Fillon, où tous les coups paraissent permis et où  la fraude à grande échelle vide de tout sens le vote des militants. Moins bien armé d'un appareil dirigeant que ne l'est le PS, l'UMP fait naufrage.
Dans un cas comme dans l'autre, l'âpreté du combat s'est limitée à l'espace restreint de ce qu'on nomme la "classe politique", la société civile (autrement dit la masse des électeurs) assistant éberluée à ces échauffourées et oscillant, selon ses convictions, entre exaspération, indifférence ou amusement. On avait parfois l'impression étrange d'être au théâtre et rien mieux que cette prise de distance ne souligne la frontière qui semble s'être établie entre l'ensemble des citoyens et les hommes et les femmes qui, selon les règles de la démocratie représentative, sont censées être mandatés par eux pour conduire l'Etat.. Devenue une sorte de monde à part, la "classe politique" obéit à ses propres règles et se comporte en société autonome..