jeudi 9 mai 2013

Une usure prématurée.


Une usure prématurée.



Début mai 2013, des sondages nous apprennent que l'indice de confiance du président Hollande a atteint 25%, peut-être même qu'il est déjà passé au dessous de ce seuil.
Certes, on a vu pire. Entre février et mai 2011, après la mise en application de la retraite à 62 ans et en pleine querelle sur l'application de la "règle d'or", Nicolas Sarkozy a chuté à 20% et avant lui (record absolu), Jacques Chirac, après la lamentable reculade sur le "Contrat première embauche" (CPE), plongeait l'été 2006 à… 16%. Simplement, Sarkozy arrivait en fin de mandat (et il allait opérer une remontée spectaculaire, le plaçant à 37% en avril 2012 et lui permettant de capitaliser le mois suivant 48,37% des suffrages). Quant à Jacques Chirac, il s'apprêtait à se retirer de la vie politique après 12 ans de présence à la tête de l'Etat, et notons d'ailleurs que son indice serait lui aussi redressé à 30% en mai 2007.
François Hollande, lui, n'est élu que depuis un an et il a devant lui quatre années à assumer. Le problème n'est donc pas tout à fait le même.

L'alternative est claire. Ou les Français reprennent confiance et la cote du président remonte rapidement, comme ce fut le cas dans les précédents cités, ou l'érosion se poursuit et vu la durée du mandat à exécuter, il risque de se poser un vrai problème de légitimité. Le caractère éminemment présidentiel de la Constitution, sous le système quinquennal, ne peut s'accommoder longtemps d'un chef suprême qui ne dispose de la confiance que d'un citoyen sur quatre, sinon cinq. Déjà, lors des déplacements internationaux (le dernier a eu lieu en Chine), les dirigeants étrangers qui l'accueillent ne peuvent ignorer cette donnée même s'ils sauvegardent les apparences : quel est le niveau de crédibilité réelle d'un homme aussi désavoué un an après son élection ? L'hyperprésidence, consubstantielle aux actuelles institutions, est-elle compatible avec un si maigre prestige ?
La question est d'autant plus préoccupante que si le président décroche, d'autres progressent, et non du côté de l'opposition parlementaire (où l'absence d'un leader incontesté et d'un projet politique clair continuent à se faire sentir), mais dans l'espace contestataire des indignés de tout poil où le slogan et la solution-miracle persistent à prospérer. Si malgré les postures théâtrales, les invectives et les rassemblements prétendument massifs, le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon stagne autour des 11% qu'il atteignit lors des scrutins de 2012, Marine Le Pen poursuit silencieusement sa progression et affiche, début mai 2013, 36% d'opinions favorables. Pire, une analyse plus poussée témoigne qu'à l'intérieur d'un potentiel qui rappelle celui du PCF à sa grande époque, il faut compter 53% d'ouvriers et 42% d'employés, ces catégories qui caractérisaient naguère le "peuple de gauche". Aveuglement ou méthode Coué, les médias (et spécialement ceux de gauche) persistent à dénoncer la prétendue attraction du FN sur l'électorat de droite alors que c'est en réalité le réservoir des voix de gauche qui se trouve progressivement siphonné. Nicolas Sarkozy l'avait peut-être compris et là serait la clé de la "droitisation" de sa campagne de 2012 : attirer les suffrages populaires qui glissaient vers le FN en insistant sur ce qui les séduisait dans le discours de Marine Le Pen, non pas le protectionnisme ou la sortie de l'euro, mais les problèmes d'immigration, d'insécurité, d'identité culturelle. Et il aurait en ce sens mieux réussi qu'on veut bien le dire, comme l'ont montré ses résultats réels comparés à ceux que lui promettaient les supputations pré-électorales.

Tout cela est fort inquiétant et devrait commander la future stratégie du président Hollande avec comme unique interrogation : comment reconquérir l'opinion ? Et pour cela, comment gouverner vu la conjoncture, et avec qui ?
Dans les semaines qui viennent, va s'avérer avec de plus en plus d'insistance l'effritement de la majorité. Hollande est arrivé à l'Elysée sans s'être départi de son costume de Premier secrétaire du PS. Même si on avait pu le soupçonner de manœuvre, Sarkozy avait su engager l'ouverture : Hollande, lui, a construit un cabinet exclusivement socialiste, même si quelques strapontins ont été attribués à de chétifs alliés. Il a fait comme si le PS était une structure homogène, prête à le soutenir inconditionnellement or, c'est loin d'être le cas et, hormis la hantise de la réélection qui habite tout député (attitude qui a cependant ses limites si la certitude de la défaite se profile et qu'il convient alors de penser à sa réputation), une part grandissante de la représentation socialiste regimbe et ne se reconnaît pas dans les choix présidentiels qui ressemblent de plus en plus à ceux de la précédente mandature, même s'ils usent d'un langage différent. En ce printemps 2013, la Commission de Bruxelles tend au président Hollande une feuille de route qui ne peut que tétaniser nombre de socialistes : régler rapidement la question des retraites, diminuer le coût du travail et ouvrir à la concurrence le domaine des services. Le président peut-il conduire cette politique avec la majorité dont il dispose ? Ne va-t-il pas assister à des défections, peut-être même à des dissidences ? A moins de 25% d'opinions favorables, a-t-il encore l'autorité nécessaire pour imposer ses vues ?
Oui, sans doute, mais à condition de s'émanciper du PS, de se montrer (enfin) le président et non un chef de parti. Cela suppose un élargissement de majorité dont un remaniement ministériel (on en parle) pourrait être la première étape. Dans l'actuelle confusion, un appel aux bonnes volontés, un affranchissement des a-prioris idéologiques, de toute manière dépassés, semblent une nécessité. La recomposition ne peut être qu'un recentrage.
François Hollande en est-il capable ? Certes, il n'a pas naturellement le profil hyperprésidentiel, qui exige moins la discussion que l'autorité et la détermination, mais il a montré naguère à propos du Mali qu'il pouvait surprendre. A ce prix, il retrouverait certainement un capital de confiance. Au fond, c'est une figure nouvelle de la cohabitation qui pourrait sauver le quinquennat, serait-ce au prix de l'éclatement des formations politiques qui ont condamné depuis des décennies la France à un pseudo-bipartisme dont on mesure aujourd'hui combien il est artificiel et préjudiciable.

dimanche 14 avril 2013

L'ascenseur social.




Singulière information dans la presse du 12 avril :"les internats d'excellence ont vécu".
De quoi s'agissait-il ?  D'une mesure imaginée en 2008 par le Ministère de l'Education nationale et qui visait à offrir des conditions favorables d'étude et de réussite à des collégiens et lycéens, issus de milieux défavorisés et dont les résultats scolaires étaient encourageants… Ce qu'on appelait avant le politiquement correct de "bons élèves".
En 2009, le premier "internat d'excellence" avait été ouvert à Sourdun, dans l'académie de Créteil, dans les locaux d'une ancienne caserne de cavalerie. Douze autres avaient été créés en 2010, puis neuf en 2011, soit 21 en tout. Le plan de 2008 envisageait à terme la scolarisation dans ces conditions de 20 000 jeunes, garçons et filles. En juillet 2012, le taux de réussite au baccalauréat des pensionnaires de Sourdun avait été de 80%, la norme jadis souhaitée par M. Chevènement.
On imagine aisément le profil type de l'élève de l'internat d'excellence : un enfant venu des banlieues, famille monoparentale ou en situation de précarité, milieu familial de faible niveau culturel, parfois d'origine étrangère, et n'étant en aucun cas en mesure de soutenir la fille ou le garçon dans son parcours scolaire. On imagine également le climat du collège local auquel la carte scolaire enchaînait l'élève : établissement de ZEP avec tout ce que dissimule ce sigle de désordre, de violence, de difficulté à travailler et à progresser. On devine le bonheur qu'a dû représenter pour ces quelques milliers d'adolescents (4713 à la rentrée 2012) : l'inscription dans les internats, la découverte soudaine de conditions de vie et de travail inespérées qui leur offraient pour la première fois la perspective de pouvoir "s'en sortir".
C'est tout cela qui disparaît suite à la déclaration lapidaire du directeur de l'enseignement scolaire du Ministère : "Les internats d'excellence auront été une étape dans l'histoire de la relance des internats, réponse coûteuse et partielle et à ce double titre, ils doivent rentrer dans le rang."
Retenons les arguments : mesure coûteuse ? L'était-elle plus que le recrutement de 60 000 enseignants supplémentaires ? Mesure partielle, rentrer dans le rang ? Il y a évidemment un côté discriminatoire à écrémer les couches populaires de leurs éléments prometteurs mais en dehors de l'aide qu'on leur apporte, n'est-ce pas aussi à terme un profit pour la nation et n'est-ce pas conforme à ce que souhaitaient, il y a cent trente ans, les fondateurs de l'école publique ? N'est-ce pas cela qu'on nommait naguère "l'ascenseur social", dont on nous dit qu'il est aujourd'hui en panne ?

Il y a quand même un étrange paradoxe à voir la gauche de gouvernement s'ingénier à détraquer chaque fois qu'elle en a l'occasion le mécanisme du fameux ascenseur.
Il existait autrefois, sinon des internats d'excellence, du moins une filière qui n'était pas sans leur ressembler : les Ecoles normales primaires départementales, chargées de former instituteurs et institutrices publics. Recrutant sur concours, elles drainaient les bons élèves issus des milieux populaires, leur permettant d'atteindre un niveau d'étude ouvrant à la haute culture. Certains – les meilleurs – se voyaient même attribuer volontiers des bourses qui les conduisaient en classes préparatoires et d'aucuns intégraient une Ecole Normale Supérieure. En 1989, sous le gouvernement de Michel Rocard, le ministre Lionel Jospin a jugé bon de les supprimer pour les remplacer par les calamiteux IUFM. Fin de la filière.
Aujourd'hui, c'est sous un gouvernement socialiste que le ministre Vincent Peillon supprime les internats d'excellence sous prétexte qu'ils coûtent trop chers. Nouvelle fin de filière…
 C'est à n'y rien comprendre. On n'ose pas croire que c'est au nom de quelque idéologie égalitaire qui reviendrait à tout niveler car le compte n'y est pas. Pendant la Révolution française, une chanson de sans-culotte clamait : " Il faut raccourcir les géants / Et rendre les petits plus grands / Tous à la même hauteur ! / Voilà le vrai bonheur !". Dans le cas qui nous intéresse, on ne prend vraiment pas le chemin de rendre les petits plus grands. Bien au contraire, on les renvoie d'où ils viennent. Les élèves qui voulaient travailler, qui prenaient à cœur leur scolarité vont retrouver le collège où ils se feront traiter de bouffons et ils ne risqueront certes pas d'accéder à une prépa, ni même sans doute à l'Université. Ainsi, ils ne viendront pas troubler la quiétude des enfants de cadres supérieurs ou d'enseignants qui n'ont pas besoin qu'on les prenne en charge et qui continueront tranquillement à peupler les grandes écoles, puis les cabinets ministériels et l'appareil des partis politiques, en particulier de gauche.
Alors ? Etrange conjoncture, mais n'aurions-nous pas oublié un paramètre dans cette tentative de comprendre l'indéchiffrable ?
La création des internats d'excellence était une idée du quinquennat Sarkozy. Que n'y avions-nous pas pensé !
Tout s'explique dorénavant : "Vade retro, Satanas!".

samedi 6 avril 2013

Avis de tempête.




Dans le précédent billet, nous regrettions le harcèlement judiciaire auquel se livrent certains magistrats, plus animés, semble-t-il, par l'esprit partisan, sinon la volonté de nuire, que par une sereine quête de la vérité. Nous insistions sur le risque d'affaiblir les institutions que ces pratiques impliquent et nous prenions l'exemple historique des Parlements de l'Ancien Régime, qui sapèrent la monarchie en entravant systématiquement ses tentatives de réforme.
L'actualité nous a soudain rattrapés, révélant des manquements dont les dimensions réduisent la plupart des "affaires" en cours au rang de simples péripéties. On apprenait coup sur coup que l'un des plus importants ministres, chargé de réprimer la fraude fiscale, était lui-même un fraudeur qui blanchissait de l'argent en Suisse et à Singapour (imaginons le Préfet de police convaincu d'être un gros trafiquant de drogue), puis, dans la lancée, que le trésorier de campagne du candidat qui affirmait que "son seul ennemi, c'est la finance" se révélait être l'un de ces affairistes interlopes qui brassent des millions venus dont ne sait d'où dans des paradis fiscaux exotiques… Les jours suivants, des organes de presse mettaient à jour les réseaux organisés d'évasion fiscale à grande échelle, citant nommément d'importants établissements bancaires et affirmant détenir des listes de noms comportant nombre de personnalités politiques, de droite comme de gauche. Cette fois, il n'était plus permis de reprocher à quelques juges de manier inconsidérément le fouet quand on voyait la République elle-même couper les verges pour se faire flageller.
La République ? Peut-être est-ce vite dit, ce sont en fait ses gestionnaires qui sont en cause; cette classe politique dont nous disions, naguère et ici même, qu'elle était de plus en plus déconnectée des citoyens. De Dominique Strauss-Kahn, qui se considère affranchi des règles de la morale commune, à Jérôme Cahuzac, traqueur des fraudeurs et fraudeur lui-même, l'image se précise de gens de pouvoir que, précisément, le pouvoir a enivrés au point qu'ils en sont arrivés à vivre dans un monde parallèle.
N'empêche que le choc est colossal. Ce ne sont pas seulement des individus qui se trouvent mis en cause, mais le fonctionnement même des institutions et par là même, les fondements de la République. Nombreux sont ceux à parler de crise de régime et il faut remonter très loin, peut-être jusqu'au scandale de Panama de 1892, où il s'avéra que nombre de parlementaires, tant députés que sénateurs, avaient été corrompus et où un ministre finit condamné à cinq ans de prison, pour découvrir un équivalent.

Que peut faire le gouvernement, face à cette tempête qui finit d'emporter ce qui reste de crédit à l'autorité de l'exécutif ? Avant l'affaire Cahuzac, l'indice de confiance du président Hollande atteignait 27%, le taux le plus bas enregistré au bout de onze mois de mandat. A quel niveau va-t-il se retrouver maintenant ? Au dessous de 25%, le degré de défiance est tel que l'autorité nécessaire pour gouverner réellement commence à faire défaut. En accordant foi aux dénégations de Cahuzac, le président et le premier ministre ont donné l'impression, ou d'être des naïfs, ou pire, de dissimuler une vérité qu'ils connaissaient. Pris dans la nasse, le pouvoir ne semble voir d'échappatoire que dans des bricolages improvisés. Réduire l'événement à un cas personnel ? La menace de nouvelles révélations rend l'exercice dangereux et peut conduire au soupçon généralisé. Proposer un référendum sur la moralisation de la vie politique comme certains le suggèrent ? C'est prendre le risque insensé d'un désaveu public, l'électeur répondant plus à qui pose la question qu'à la question elle-même. Remanier le gouvernement ? Les gens n'y verront que rafistolage sauf…
Sauf s'il ne s'agit pas d'un simple remaniement, mais d'une profonde rupture.

Après un an d'alternance, il est devenu évident que devant les problèmes que rencontre le pays, il n'y a pas plus de réponse de gauche qu'il n'existe de réponse de droite. Face au mur des questions incontournables qui ne laissent pratiquement aucune marge de manœuvre réelle, la politique suivie ne peut que s'inscrire dans une continuité. On fait pareil avec d'autres gens et d'autres mots. Le PS en 2010 claironnait que, revenu au pouvoir, il ramènerait l'âge de la retraite à 60 ans : il vient de le porter de-facto à 65, sinon 67 si l'on veut un taux plein (ce à quoi tout le monde aspire). Le "pacte de compétitivité" établi en janvier aurait pu être souscrit par le précédent gouvernement. Le changement promis en 2012 n'est en réalité qu'un changement de personnes.
Alors, plutôt qu'à poursuivre un jeu stérile, les partis de gouvernement, qui ne font ni prestidigitation, ni démagogie éhontée, devraient unir leurs efforts. Il en va de l'avenir de la démocratie représentative car la menace se précise et le sentiment commun d'écoeurement pourrait brusquement la concrétiser. A gauche, un ambitieux démagogue pétri de frustrations appelle quasiment à l'insurrection dans la rue. A droite, d'aucuns rêvent à voix haute d'un "mai 68" à l'envers qui prendrait appui sur le succès inattendu des manifestations s'opposant au "mariage pour tous". Les uns comme les autres en appellent au rejet des "élites" et véhiculent un profond anti-parlementarisme. Un parti ouvertement nationaliste et anti-européen, longtemps marginal, est en train de s'imposer comme une formation capable de rivaliser au plan électoral avec les partis traditionnels de gouvernement. Faire semblant de ne pas voir ces périls est suicidaire.
Sans attendre des échéances électorales qui risquent de toute façon d'être pour le PS désastreuses, le président Hollande devrait monter clairement que loin d'être le chef d'une faction, il est le président du peuple français et, renonçant à l'uniformité socialiste de son gouvernement, engager une courageuse ouverture sur le thème de la défense de la République. Cela impliquerait sans doute pour lui une sorte de retrait, l'abandon d'une part de ces prérogatives quasi-régaliennes que le quinquennat lui a attribuées et le retour à un rôle plus déterminant accordé au premier ministre (ce qu'on a connu naguère avec les cohabitations). Une personnalité nommée à Matignon, caractérisée par sa compétence, sa probité, son refus du sectarisme et susceptible d'être acceptée par les divers courants (on peut penser par exemple à Pascal Lamy) ouvrirait la possibilité d'une coalition d'union nationale, où pourraient se retrouver associés socialistes lucides, centristes et, pourquoi pas, la partie de l'UMP qui s'est naguère reconnue derrière François Fillon.
Pour quelle politique ? Mais simplement celle dans laquelle s'engageait le gouvernement Ayrault au moment du déferlement de l'ouragan Cahuzac et à laquelle, sorties des habituelles postures partisanes, les formations sus-nommées n'aurait aucune raison de ne pas se rallier.
Evidemment, on dira qu'il s'agit de rêve, de politique-fiction, mais prenons garde, regardons autour de nous, l'Italie en perdition, la Hongrie, la Grèce, la Flandre belge où montent de redoutables forces populistes, sinon néo-fascistes. Il est peut-être temps que les démocrates, qu'ils soient de gauche, du centre, de droite serrent les rangs. Nous ne sommes pas en 1934, mais nous nous en rapprochons dangereusement.






vendredi 22 mars 2013

Qui sème le vent peut récolter la tempête.




Ainsi, l'ancien président Sarkozy est inculpé. En ces temps où les sourds sont des malentendants et les aveugles des malvoyants, on dit "mis en examen. Pour "abus de faiblesse, abus de confiance et escroquerie aggravée", jugez du peu !
La semaine dernière, le ministre du budget Jérôme Cahuzac devait démissionner suite à l'ouverture d'une information par le Parquet de Paris pour "blanchiment présumé de fraude fiscale" !
Loin de nous l'intention de défendre inconditionnellement la classe politique, mais la magistrature donne quand même un peu l'impression de jouer aux quilles avec les personnalités de pouvoir. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, son implication dans l'imbroglio des Bettancourt, ténébreuse affaire au parfum balzacien où se croisent haines familiales, ragots de domestiques plus ou moins stipendiés, tapage médiatique, paraît bien difficile à établir, mais qu'importe. Certains imaginent des complots, les choses sont sans doute plus simples : les gens de justice, que Sarkozy ne ménagea guère, ont là l'occasion de prendre leur revanche. C'est un juge d'instruction, espèce que l'ex-président voulait voir disparaître, qui le poursuit en lui lançant comme autant de projectiles cette avalanche d'accusations. Et de plus (ironie des patronymes), il se nomme Gentil.
La question n'est pas de savoir comment tout cela finira, (vraisemblablement tel un fleuve s'asséchant dans le vaste désert des tergiversations juridiques, comme Clearstream et d'autres affaires), mais de discerner à qui profite in-fine cette agitation et ces invectives ? En un temps où montent les divers populismes, où prospère le discours bien connu du "tous pourris", on le devine. C'est le régime même que, drapés dans leur toge, les juges sapent. Et, indirectement, en faveur d'un redoutable inconnu où eux-mêmes ont sans doute tout à perdre. Là encore, l'histoire offre un exemple.

Sous l'Ancien Régime, la justice était l'affaire des Parlements, qui tenaient lieu de cours d'appel et dont les membres, propriétaires de leur charge comme sont aujourd'hui les notaires, assuraient ainsi leur indépendance relativement au pouvoir royal. En plus de leur rôle judiciaire, les Parlements (et en premier lieu le plus important, le Parlement de Paris) enregistraient les ordonnances et édits royaux après avoir – en bons juristes – vérifié leur compatibilité avec les textes législatifs déjà existants. S'il apparaissait une discordance, ils en avertissaient le pouvoir en "remontrant" le texte afin de le mettre en conformité, tâche qui incomberait de nos jours au Conseil d'état ou au Conseil constitutionnel. C'était le "droit de remontrance", le mot n'étant alors absolument pas imprégné du sens pénalisant dont il s'est aujourd'hui chargé.
Lors des troubles qui avaient suivi la mort de Louis XIII (la Fronde), le Parlement de Paris, jouant d'une homonymie avec le Parlement d'Angleterre, avait prétendu contrôler les finances, aussi, Louis XIV, qui n'était pas homme à se faire dicter sa conduite, lui avait de-facto retiré en 1673 le droit de remontrance en lui interdisant toute remarque sur les lois.
Les parlementaires rongèrent leur frein jusqu'à la mort du Grand Roi et après 1715, ils obtinrent du Régent la restitution de leurs prérogatives.
La couronne aurait dû se méfier. A partir de 1750, ces juges s'érigèrent en contre-pouvoir et bloquèrent systématiquement en refusant l'enregistrement toutes les tentatives de réforme des ministres de Louis XV, y compris celles qui visaient à mettre fin aux privilèges fiscaux (dont, en tant que nobles, ils profitaient largement). Exaspéré, le roi désigna en 1768 comme Garde des sceaux, chancelier de France, René Nicolas de Maupeou, avec comme mission de neutraliser l'opposition parlementaire.
Maupeou n'y alla pas par quatre chemins, en 1771, (et aux applaudissements de Voltaire), il remplaçait les Parlements par six Conseils supérieurs composés non plus de magistrats propriétaires de leur charge, mais de juges inamovibles nommés par le roi et rémunérés par l'Etat. Autant dire qu'il ne se faisait pas que des amis et que les magistrats évincés firent grand bruit, se présentant comme les victimes du despotisme et les défenseurs de la liberté.
Malheureusement, Louis XV mourut en mai 1774, laissant le trône à son petit-fils âgé de 20 ans,  inexpérimenté et influençable, Louis XVI. Ce dernier n'aimait pas le chancelier de Maupeou, il le trouvait arrogant et autoritaire. Des conseillers intéressés l'incitèrent à revenir sur la réforme de 1771 et à rappeler les anciens Parlements, ce qu'il fit. Dès lors, les juges reprirent leur tactique de harcèlement du pouvoir, provoquant la démission des ministres et sapant méthodiquement les bases du pouvoir monarchique en l'empêchant de se réformer. Jusqu'au jour où il n'y eut plus pour issue à la crise qui minait les finances du royaume que le recours aux Etats-généraux. On connaît la suite.
Comme il y a parfois une morale en histoire, la Révolution ne servit pas ceux qui l'avaient (bien plus que les philosophes ou, à plus forte raison, le peuple) provoquée en défendant leurs intérêts de corps tout en prétendant servir le bien public. En 1790, l'Assemblée constituante supprima purement et simplement les Parlements, remplacés par des juges élus payés par l'Etat et dans les années 1793-94, nombreux furent les ex-parlementaires à monter à l'échafaud parce qu'ils étaient nobles.
Qui sème le vent récolte la tempête, dit la sagesse populaire. Souhaitons que l'histoire ne se répète pas trop.

lundi 4 mars 2013

"Vous l'avez voulu, George Dandin".




Voici qu'en ce mois de mars, le théâtre du Lucernaire, à Paris, met en scène le "George Dandin" de Molière, grinçante farce qui conte les malheurs d'un homme dupé et humilié pour s'être lui-même fourvoyé dans une situation qui le dépasse et où il va d'abdications en renoncements.
Comment ne pas penser à notre gauche de gouvernement, qui après toutes ces mesures reprenant sous un autre nom des dispositions du pouvoir qu'elle remplace et qu'elle avait en d'autres temps férocement fustigées, se voit à présent engagée dans la voie d'une réforme des retraites et même – horresco referens – du réajustement de la taxation des carburants, dossier explosif s'il en est ?
Comment ne pas s'interroger sur les obscures raisons qui lui ont fait briguer le pouvoir au moment précis où elle aurait dû tout mettre en œuvre pour que ce soit la droite qui ait à gérer l'avalanche de mesures impopulaires que la conjoncture économique promettait à coup sûr ?
Il semble difficile d'imaginer que les stratèges du PS aient mal évalué la gravité et la complexité de la situation. Sauf à vivre sur une autre planète, il s'agissait d'une évidence. On pouvait certes imaginer la venue de jours meilleurs, espérer on ne sait quel miracle qui ramènerait la croissance et permettrait de rétablir les comptes en douceur, mais aucun économiste sérieux n'y croyait et l'on ne prend pas la direction d'un état en tirant des plans sur la comète ou en attendant la descente du Père Noël. Pourquoi donc s'être donné tant de mal, avoir enflammé les foules des meetings en clamant que le changement, c'était maintenant ? Pourquoi avoir improvisé à la tribune de fulgurantes propositions comme cette taxation à 75% dont tout expert savait qu'elle serait considérée inconstitutionnelle ? Pourquoi s'être lancé en direct dans cette imposante anaphore, qui laissa pantois l'adversaire, et dont nous voyons l'un après l'autre les termes démentis par l'action réellement menée ?
Peut-être la réponse est-elle limpide, dans sa simplicité. Ce n'est pas même une volonté de gagner après une longue éclipse qui suscitait cette ardeur puisque gagner dans de telles conditions préparait à coup sûr une future perdition. Non ! Il n'existait qu'une seule, unique, irrésistible motivation : battre Nicolas Sarkozy. Le changement, c'était bien maintenant, mais il se limitait à une substitution de personne : François Hollande remplaçait à l'Elysée Nicolas Sarkozy. Point final. Le changement était intervenu le soir du 6 mai 2012. Le rideau pouvait tomber, se rouvrir, et la même représentation se poursuivre, simplement avec d'autres acteurs.
L'opinion s'en est-elle satisfaite (et nous parlons là évidemment de ceux qui avaient cru au changement et y crurent encore quelques mois) ? Il semble bien que non, si l'on observe les résultats des instituts de sondage. Le public siffle et ce n'est qu'un début, avec ce qui s'annonce !
N'aurait-il pas été préférable, dans une perspective de gauche, que ce soit précisément la droite qui se charge de cette rude tâche ? Cela aurait même permis de critiquer, de pourfendre, de se moquer… Hélas ! Ce n'est plus possible. Ce sont les rameurs du PS qui sont aux avirons de la galère et la mer grossit, le ciel se plombe…
Alors, voilà qu'on entend George Dandin qui gémit sur lui-même: "Vous l'avez voulu ! Vous l'avez voulu, George Dandin ! Vous l'avez voulu ! Cela vous sied si bien et vous voilà ajusté comme il faut : vous avez justement ce que vous méritez…". George Dandin. Acte I, scène 9).

dimanche 17 février 2013

Le cancer wahhabite.





Un cancer ronge insidieusement l'islam, le wahhabisme.
L'offensive du fondamentalisme, l'islam dit radical et ses diverses tendances, salafiste ou djihadiste, la référence à la charia non comme fondement éthique, mais comme réalité juridique et judiciaire appliquant au XXI° siècle des prescriptions conçues pour la société bédouine d'Arabie au VII° (un peu comme si on substituait en France au Code civil la législation du roi Dagobert), tout cela prend racine dans le wahhabisme.
C'est dans la première moitié du XVIII° siècle que Mohamed ibn Abdelwahhab (1703-1792), issu d'une importante tribu arabe du Nejd, les Banu Tamim, prétendit, par ses prêches et ses écrits, remettre les musulmans sunnites dans la voie d'un retour à l'islam originel. Abdelwahhab s'en prenait en fait à l'islam relativement accommodant des sultans ottomans, qu'il accusait de tiédeur, sinon de trahison du message coranique. Dans une certaine mesure, sa démarche pourrait se comparer à celle de Luther interpellant la papauté au nom d'une fidélité à l'Evangile sinon que la Réforme protestante allait conduire vers une ouverture religieuse quand la prédication d'Abdelwahhab préparait un repli sectaire. Disciple du hanbalisme, l'école de pensée musulmane la plus conservatrice, Abdelwahab prônait une approche littérale du Coran et le refus absolu de toute innovation, rejetant la vénération des saints comme une idôlatrie jusqu'à faire raser leurs tombeaux et même refuser qu'on célèbre le jour de naissance du Prophète. Il appelait à un retour aux pratiques et aux modes de vie du temps de la naissance de l'islam, soit un saut en arrière de mille ans !
Sa radicalité est mal reçue et il doit fuir ses contradicteurs. C'est paradoxalement l'origine de la fortune de sa démarche. En 1744, il trouve refuge auprès de l'émir de Dariya, Ibn Saoud, qu'il convainc et qui va devenir le propagateur de sa doctrine. C'est en s'appuyant sur le wahhabisme que le clan Saoud étend sa domination en Arabie centrale, avant de lever l'étendard de la révolte contre l'Empire ottoman et de s'emparer de La Mecque et Médine entre 1806 et 1813. Ils en sont certes chassés en 1818 par les armées du sultan, mais le lien entre la maison princière et le wahhabisme perdure. Les Saoud profiteront de l'effondrement de l'Empire ottoman pour reprendre l'offensive. Ayant réoccupé La Mecque en 1924, ils fonderont en 1932 le royaume d'Arabie saoudite, avec les principes wahhabites comme doctrine officielle.
Tout cela n'aurait sans doute eu qu'une importance relative sans la découverte par les prospecteurs américains, peu de temps plus tard, de formidables gisements pétroliers sous les sables des déserts d'Arabie. En quelques années, le royaume d'Abdelaziz ibn Saoud, dont l'unique ressource était la taxe frappant les pèlerins à La Mecque, se trouve à la tête d'un pactole et doté d'une importance géostratégique telle que le président Roosevelt, conscient de l'épuisement progressif des gisements pétroliers aux Etats-Unis, rencontre personnellement le roi d'Arabie en février 1945, sur le croiseur U.S.S. Quincy qui le ramène de la conférence de Yalta. Au cours de cette entrevue, le président assure la dynastie de la protection absolue des Etats-Unis contre la garantie d'un approvisionnement constant en hydrocarbures. Non seulement le souverain saoudien se voit annoncer une véritable pluie de dollars, mais il devient l'allié privilégié de la première puissance du monde et doté du même coup d'un véritable leadership régional. Au fur et à mesure des nouvelles découvertes qui enrichissent de la même façon les émirs des misérables principautés qui bordent le Golfe Persique, il se constitue ainsi une clientèle liée par des intérêts identiques.
Et comme le wahhabisme le plus strict demeure l'idéologie fondamentale de la dynastie des Saoud et que les hasards de la géographie ont fait d'elle la gardienne des lieux saints de l'islam, cette vision rétrograde et étriquée de la religion se trouve soudain devenir un modèle.

dimanche 3 février 2013

De la "marchandisation" du corps des femmes.




Dans le cadre des débats qui entourent le projet de mariage dit "pour tous", les questions de filiation ont pris une légitime importance, et en particulier l'hypothèse de la gestation pour autrui (GPA), autorisée dans plusieurs pays et interdite en France.
L'un des arguments avancés (et par de bons esprits) est un refus de ce qui est présenté comme risque d'une "marchandisation" du corps de la femme.
Le propos est respectable, mais à y regarder de plus près, cette marchandisation du corps, qu'il soit féminin ou masculin, est une règle millénaire apparue avec la notion de travail salarié. Le travailleur (la travailleuse) "vend", ou plutôt loue sa capacité à accomplir telle ou telle tâche et sauf à établir une hiérarchie et à considérer qu'il existe des activités nobles et d'autres qui ne le sont pas, (ce qui semble quelque peu méprisant et fait mentir l'adage qui veut "qu'il n'y ait pas de sot métier"), il n'existe pas de raison manifeste appelant à une quelconque stigmatisation. Pour en rester à la prise en compte du corps féminin, une femme de ménage loue ses bras et une directrice de recherche au CNRS sa matière grise. Pourquoi donc une prostituée ne pourrait-elle pas louer son vagin et une mère porteuse son utérus ? A ce propos, il est troublant de constater que ce sont parfois les mêmes qui voudraient interdire la prostitution et qui se montrent plutôt tolérants quand à la possibilité de la GPA… Il y a là quelques inconséquences.
Mais si finalement le vrai problème se situait ailleurs (et rares sont ceux qui le mettent en lumière) ?
Imaginons un jeune adulte qui a été (bien) élevé par un couple de gays, qu'il considère à juste titre comme ses parents nourriciers, et qui est le produit d'une GPA qui a permis aux deux hommes de fonder une vraie famille. Il va peut-être se trouver un moment où notre garçon s'interrogera légitimement sur ses origines biologiques. De qui est-il réellement l'enfant, de quels gènes a-t-il hérité, quelles sont ses racines (questions fréquentes dans cette époque si férue de généalogie). Ses recherches, s'il les entreprend, n'iront pas très loin. Il découvrira qu'il est issu d'une éprouvette anonyme provenant de la banque du sperme et de l'ovule d'une Américaine inconnue qui l'a conçu et porté neuf mois au terme desquels, vu qu'il était sain et bien portant, le contrat a été rempli et la mère porteuse a touché 20 000$... Comment intégrera-t-il tout cela et quelles en seront les conséquences dans la construction de sa personnalité ?
Voilà qui ferait un excellent sujet de fiction à diffuser à la télévision un soir en prime time. Ce téléfilm ferait réfléchir le public et apporterait sans doute beaucoup plus au débat et à une juste appréciation des problèmes que maintes envolées parlementaires ou tribunes journalistiques, pour ne rien dire de manifestations pittoresques dont l'argumentaire ne dépasse pas le slogan.
Mais qui, dans le milieu médiatique, se risquerait à pareille entreprise aussitôt dénoncée comme "un autre problème", sinon une diversion de droite ?