lundi 8 juillet 2013

Alternance n'est pas alternative



Plus les mois passent, plus il apparaît que l'alternance n'était pas l'alternative et plus se révèle, non seulement l'absence d'un programme précis et structuré à gauche, mais – plus grave – l'inexistence d'un réel projet politique. Certes, la campagne de 2012 a été avare de promesses, mais que reste-t-il de concret des envolées du discours du Bourget ou de la théâtrale anaphore du débat télévisé ?  Le président Hollande et son gouvernement rouvrent l'un après l'autre les chantiers entrepris par la précédente mandature et restaurent sous un autre nom une grande partie des mesures bruyamment supprimées il y a un an pour faire croire que le changement, c'était alors.
Il serait fallacieux d'attribuer cet alignement à quelque faiblesse circonstancielle ou au manque de détermination : la cause en est structurelle, l'option de gauche n'existe plus. Non qu'il n'y ait plus de discours de gauche ; il est très présent et souvent même fracassant, mais il vient d'une gauche qu'on nomme tribunicienne, manière euphémique de dire que posant d'inaccessibles préalables à toute accession au pouvoir, elle n'a pas réellement l'intention de gouverner.
A quoi tient cet effacement ? En France, à l'indécision du socialisme, qui a manqué au milieu du XX° siècle, quand il en était encore temps, le tournant social-démocrate ; en d'autres termes, la rupture avec les dogmes marxistes et l'acceptation, tant du capitalisme que de l'économie de marché qu'on s'attache à réguler et non à combattre. Confronté à un parti communiste fort jusqu'aux années 80 et qui lui avait soustrait son électorat ouvrier, le parti socialiste (SFIO, puis PS) s'est enfermé dans un discours ambigu, volontiers radical, contrastant avec sa modération dès qu'il accédait au pouvoir. Au fond, il n'a jamais clairement rompu avec le projet du socialisme des origines, révolutionnaire et marxiste, pourtant déjà récusé de fait à la veille de la guerre de 1914 au sein du mouvement socialiste européen et que les Bolcheviks russes croiront, non sans quelque suffisance, mettre en place avec le succès final qu'on connaît. Vu avec le recul de l'Histoire, le socialisme français n'est pas sorti du XIX° siècle et confronté aux réalités du XXI°, il ne sait plus quoi dire sinon persister dans une vaine rhétorique. On reste perplexe quand on constate qu'un important ministre, actuellement en charge de responsabilités économiques, a obtenu un appréciable succès à la primaire de son parti en se présentant champion de la "démondialisation".!
Qu'une telle posture, quasi magique, ait rendu cet homme politique populaire en dit long également sur la cécité de ses électeurs. Ce qu'on nomme en France "le peuple de gauche" semble majoritairement enfermé dans un univers mental hors du temps construit sur la base du marxisme simpliste, jadis diffusé par le parti communiste, et des vieux réflexes venus de la longue tradition catholique d'hostilité à l'argent. L'anticapitalisme lui est une seconde nature, ce qui, en soi, serait soutenable s'il s'y ajoutait la prise en compte des réalités de la situation présente. Or, le capitalisme, surtout dans sa version néolibérale, a certes beaucoup de défauts mais dans la perspective des débuts du XXI° siècle, il n'y a rien de crédible à lui opposer hors une rhétorique creuse. La seule tentative en grandeur réelle de bâtir un ordre socio-économique sur des bases différentes, le communisme soviétique, a lourdement échoué et les pays qui s'en étaient inspirés, ou ont radicalement changé de voie (la Chine), ou ont abouti à des dictatures claniques (Cuba, la Corée du Nord), quand ce n'est pas à des bouffonneries (le Vénézuela). Hormis des groupuscules dont le discours ressemble à un disque constamment repassé, nul ne voit plus dans le marxisme-léninisme une solution.
Que peut alors proposer une gauche d'alternance ? Poursuivre, au prix de quelques aménagements, dans la direction que suivait avant elle la droite au pouvoir. En France, l'élection présidentielle de mai 2012 s'est faite sur un unique objectif : chasser Sarkozy de l'Elysée. Une fois ce but atteint et quand s'est posée la question : "que faire ?", la perplexité a été telle que plusieurs mois d'inaction ont suivi. A l'automne, la procédure d'atterrissage a été entamée avec comme inévitable corollaire de désorienter profondément tous ceux qui avaient cru au changement maintenant. Le changement se limitait à une substitution de personne.
Cette fois, depuis le discours de Leipzig, les modalités se précisent. Au libéralisme social de l'ère Sarkozy succède, sous le nom quelque peu usurpé de social-démocratie (une option aujourd'hui dépassée en réalité par l'Histoire), un social-libéralisme qui ressemble de plus en plus à l'ordolibéralisme allemand. François Hollande fait preuve là de lucidité, mais il va lui falloir un courage et une énergie peu commune pour en convaincre son électorat, qui croit toujours à l'utopie du socialisme égalitaire et débarrassé du capital.
L'ordolibéralisme allemand prône un capitalisme encadré et régulé. Il souhaite ordonner la mondialisation. Il est actuellement l'une des options les plus crédibles pour contrer la dérive néolibérale et ce laisser-faire intégral qui a conduit à la crise de 2008. En s'y ralliant, le président Hollande choisit l'efficacité contre l'utopie, l'entente avec l'Allemagne, la relance de l'Europe en fédérant la zone euro.
Le problème, c'est que la déception étant dans son camp à la mesure des espoirs chimériques hier entretenus, d'autres utopies pourraient prendre la relève. La désespérance est sensible au chant des sirènes et les sirènes sont des entités maléfiques.

mercredi 26 juin 2013

Petits rappels du temps passé.




Devenu roi en 1774, Louis XVI  trouve une situation financière fort compromise et un état au bord de la banqueroute. Il fait d'abord confiance, pour redresser la situation, au ministre Turgot, ami d'Adam Smith et acquis aux toutes neuves idées du libéralisme économique. Puis, déçu des résultats et sous la pression de son entourage, il s'en sépare deux ans plus tard pour faire appel à un banquier genevois, Jacques Necker.
La monarchie française paraît alors un système sclérosé, paralysé par une multitude de blocages, doté d'un système fiscal qui, au nom de privilèges acquis de longtemps par la noblesse et le clergé, prive la couronne de la possibilité d'imposer les plus riches. L'administration révèle un empilement de structures et de juridictions qui font double emploi ou se contrarient. Le déficit permanent a conduit l'Etat à multiplier les emprunts au point que dans les années 1780, le service de la dette absorbe 80% des recettes publiques.
Necker décide à partir de 1776 une politique résolue de compression des dépenses publiques et de réorganisation administrative visant à la simplification et à la décentralisation, ce qui lui aliène les notables de province. Peu sensible aux arguments des libéraux, il envisage de développer le rôle de l'Etat, en particulier sa fonction d'assistance. Surtout, il suggère une réforme fiscale qui, en taxant les biens fonciers, permettrait de tourner les privilèges de l'aristocratie et du clergé. C'en est trop, ces derniers obtiennent du roi son renvoi.
Entre temps (et contre l'avis de Necker), la monarchie française s'est lancée dans le soutien aux Américains soulevés contre leur métropole britannique, action qui ira jusqu'à la déclaration de guerre au Royaume-Uni en 1778. Opération se déroulant sur un lointain continent et mobilisant d'énormes forces navales, la guerre d'Amérique est, certes, un grand succès de prestige et elle permet la naissance des Etats-Unis, mais, financée à coup d'emprunts, elle transforme le déficit financier de la France en abîme sans fond ! Ayant récusé Necker, Louis XVI, après quelques tâtonnements, fait alors appel à Charles-Alexandre de Calonne.
Brillant, spirituel, très à l'aise à la Cour, Calonne n'a pourtant rien du personnage frivole souvent décrit. Il a un passé d'administrateur compétent, ayant derrière lui une carrière d'intendant (nous dirions aujourd'hui préfet) où il a fait preuve de pragmatisme et d'efficacité. A la différence de ces prédécesseurs, ce n'est en rien un doctrinaire. Pour lui, le premier impératif est de reconquérir la confiance des marchés financiers qui prêtent à la France et pour ce faire, il faut dissimuler ses faiblesses et réactiver l'économie, vraie créatrice de richesse. On appellerait cela, de nos jours, une politique de relance par l'investissement public. Il entreprend en conséquence une politique de grands travaux financés par l'Etat (canal de Bourgogne, port de Cherbourg), pousse au développement industriel en faisant appel aux capitaux privés qu'il encourage par l'octroi de primes (Le Creusot) et, pour stimuler l'économie française, il négocie en 1786, la paix revenue, un traité de commerce avec l'Angleterre abaissant considérablement de part et d'autre les taxes douanières.
Evidemment, il faut trouver l'argent et Calonne emprunte, emprunte, profitant de l'image favorable qu'il offre du royaume, allant jusqu'à donner à la Cour de Versailles le plus grand éclat possible pour rassurer d'éventuels créanciers.
Il faut reconnaître que sa politique a des résultats concrets dont le voyageur anglais Arthur Young témoignera dans le tableau sans complaisance qu'il fait de la France du temps, mais la spéculation boursière se déchaîne et loin de réduire le déficit, Calonne le creuse encore plus.
C'est alors que pour augmenter les recettes de la couronne, Calonne, tout comme Turgot, tout comme Necker, regarde du côté d'une réforme fiscale. Il avait d'abord pensé réduire les impôts pour favoriser les investissements privés, mais l'obsolescence du système avait fini par le convaincre que c'était une refonte complète qui s'imposait. Fin 1786, il propose en conséquence le remplacement du maquis inextricable de taxes existantes par un impôt foncier unique, la "subvention territoriale". C'est taxer de fait les biens des ordres privilégiés et au vu du projet, Louis XVI s'exclame : "C'est du Necker tout pur que vous me donnez là !".
Pour faire passer sa réforme, Calonne songe alors à mettre les privilégiés au pied du mur et, partisan de la concertation, il obtient fin 1786 la convocation à Versailles d'une "Assemblée des notables", qui se réunit effectivement début 1787. Hormis quelques voix raisonnables, c'est un concert de protestations défendant des avantages acquis historiquement et inaliénables. "Ne rien lâcher" semble la devise des notables réunis et l'Eglise n'est pas la dernière à se faire entendre. Le verdict est clair : la réforme est inapplicable. Calonne a échoué. Il est remercié par le roi en avril 1787.
Louis XVI finit par rappeler Necker. Celui-ci, ne voulant pas recommencer l'expérience désastreuse de l'Assemblée des notables, va proposer au roi de convoquer simplement les Etats-Généraux, une procédure oubliée depuis 175 ans. On connaît la suite…
Karl Marx a dit que l'Histoire s'écrit d'abord comme une tragédie et se renouvelle en farce. C'est peut-être vrai, mais il s'y découvre parfois comme des analogies de situation, ce qui ne veut pas dire – heureusement – que l'issue en soit nécessairement la même.

dimanche 2 juin 2013

Peuple et progrès.




Depuis J-J. Rousseau et ses épigones du XVIII° siècle, il s'est imposé l'idée que la vox populi ne pouvait témoigner que de l'aspiration au progrès, à l'amélioration de la condition humaine, à l'émancipation des contraintes induites par l'ignorance et c'est sur cet axiome que s'est fondée la confiance en la démocratie et la souveraineté populaire.
Très présente durant la Révolution française, cette conviction s'est précisée en se nuançant au cours du XIX° siècle. Au peuple conçu dans sa totalité, terme synonyme de société sinon de nation (le démos des Anciens), s'est progressivement substituée une définition plus restrictive à connotation sociale, "le plus grand nombre, précise le Robert, opposé aux classes supérieures dirigeantes ou aux élites", acception qui introduit la notion de classe sociale que Karl Marx ne tardera pas à théoriser. Cette sorte d'infaillibilité naturelle des couches populaires a imprégné la démarche socialiste et même l'ensemble de la pensée de gauche. "Lui ne trompe jamais", écrit le Victor Hugo des "Châtiments " dans son poème "Au peuple".
Est-ce historiquement si évident ? Loin d'être spontanément progressiste, le peuple (et spécialement celui que les marxistes préféraient appeler "les masses") ne serait-il pas plutôt conservateur ? Quelques exemples historiques tendraient à le montrer.
Il a fallu attendre la fin du XX° siècle pour s'apercevoir que le plus vaste mouvement populaire de la Révolution française ne fut (quelle qu'en ait été l'importance politique) aucune des "journées" insurrectionnelles parisiennes, mais le soulèvement paysan des départements de l'Ouest en 1793-94 contre la Convention. La prise de la Bastille, le 10 août 1792 mobilisèrent à Paris quelques milliers de personnes ; la "virée de galerne", cette incertaine manœuvre des insurgés vendéens qui, passés la Loire, va les conduire jusqu'au rivage de la Manche, s'enflant en cours de route de l'adhésion des paysans des régions traversées, met en mouvement entre 80 et 100 000 participants, hommes, femmes, enfants mêlés, énorme exode qui s'achèvera dans la déroute et le sang. Ce qui motive ces foules est un rejet confus, mais résolu, de l'ordre nouveau qu'instaure la toute jeune République et un attachement aux valeurs fondamentales du monde ancien, la religion et le roi.
En 1848, la Seconde République accorde le suffrage universel, donnant ainsi aux masses populaires l'occasion de s'exprimer démocratiquement. Leur vote élit une assemblée plus conservatrice que ne l'était la Chambre censitaire de la monarchie renversée et, dans la lancée, elle porte à la tête de l'Etat non l'un des chefs du parti républicain, mais le prince Louis-Napoléon Bonaparte, neveu et héritier de Napoléon 1er qui s'empresse quatre ans plus tard de restaurer l'Empire !
Ajoutons que contrairement à une légende complaisante, le régime de Napoléon III a constamment disposé d'un large appui populaire dont témoigne le succès des plébiscites, spécialement du dernier, en mai 1870. Sans la guerre imprudemment engagée contre la Prusse, rien ne laisse supposer l'Empire menacé de l'intérieur et la IIIème République aura bien du mal à se faire accepter.
On objectera qu'il s'agissait des masses paysannes dans une France encore très majoritairement rurale. Vivant au rythme des saisons, peu ouvert au monde extérieur, enfermé dans la survie des cultures folkloriques, le monde paysan traditionnel aurait été naturellement conservateur. Le prolétariat ouvrier, lui, ayant pris conscience de sa force, éduqué et structuré par ses syndicats et ses organisations politiques,  aurait en revanche relevé le flambeau du progrès.
Certes, mais à y regarder de plus près et au-delà d'incontestables conquêtes sociales, d'ailleurs rendues possibles grâce à l'énorme création de richesses consécutive aux révolutions industrielles, l'encadrement des masses ouvrières par des mouvements promettant l'égalité et la justice a débouché sur la réalité des totalitarismes. L'aspiration au progrès, dont les masses étaient censées être porteuses, leur était en réalité soufflée par des doctrinaires et non le produit d'une conscience populaire spontanée. Elle avait d'ailleurs ses limites. L'émancipation des mœurs, qui fut l'une des grandes nouveautés de la seconde moitié du XX° siècle, n'a pas rencontré chez les maîtres à penser de la classe ouvrière l'adhésion qu'on aurait pu attendre de promoteurs d'une humanité libérée. : en 1956, le Parti communiste français condamnait le contrôle des naissances… Et que penser du soutien populaire massif dont bénéficièrent le fascisme et le nazisme quand ils s'instaurèrent dans l'Italie et l'Allemagne de l'entre-deux-guerres ?
Les masses populaires n'ont pas de vocation spéciale et innée au progrès. Elles manifestent plutôt une méfiance prudente à l'égard des nouveautés dont elles redoutent toujours – conséquence d'une expérience séculaire – des retombées négatives. Elle ont conscience de leur condition et savent d'instinct que s'il y a des perdants, elles seront les premières victimes. Elles croient volontiers les prophètes, des millénaristes du Moyen-âge aux thuriféraires de la révolution, mais constatent aussi qu'elles sont toujours déçues et que n'arrivent jamais, ni le règne de l'Esprit, ni le grand soir, ni les lendemains qui chantent. Plus prosaïquement, elles réalisent aussi que le changement promis pour maintenant n'est en réalité que la continuité sous un autre langage.
S'il leur arrive de se révolter, ce n'est pas forcément dans le sens de ce progrès dont rêvent les philosophes, mais plutôt pour sauvegarder ce qui existe déjà. Si quelque démagogue habile sait alors saisir l'occasion, ce n'est pas la révolution qui s'annonce, mais au contraire le conservatisme, sinon la réaction.
Il serait redoutable, aujourd'hui, d'oublier cette leçon de l'Histoire.

mardi 28 mai 2013

Politiquement correct.



En 1952, le bon Georges Brassens interprétait une chanson de sa composition aussi gaillarde que roborative :"Gare au gorille !".
On connaît l'argument. Un patron de ménagerie présente au public, dans une cage, un superbe gorille mâle aux attributs impressionnants que lorgnent avec insistance les femmes présentes. Or, voici que l'animal brise la cage et s'échappe.
Tout le monde se précipite       
Hors d'atteinte du singe en rut,           
Sauf une vieille décrépite        
Et un jeune juge en bois brut;  
Voyant que toutes se dérobent,          
Le quadrumane accéléra          
Son dandinement vers les robes          
De la vieille et du magistrat !  
Gare au gorille !...        

"Bah ! soupirait la centenaire, 
Qu'on puisse encore me désirer,          
Ce serait extraordinaire,          
Et, pour tout dire, inespéré !" ;
Le juge pensait, impassible,     
"Qu'on me prenne pour une guenon,   
C'est complètement impossible..."      
La suite lui prouva que non !   
Gare au gorille !...        

Supposez que l'un de vous puisse être,           
Comme le singe, obligé de      
Violer un juge ou une ancêtre,
Lequel choisirait-il des deux ?
Qu'une alternative pareille,      
Un de ces quatre jours, m'échoie,       
C'est, j'en suis convaincu, la vieille     
Qui sera l'objet de mon choix !           
Gare au gorille !...

En 2013, Georges Brassens serait accusé d'homophobie dissimulée et son portrait serait affiché sur le "mur des cons" du Syndicat de la magistrature. Encore une chance s'il échappait au soupçon d'incitation au viol et s'il ne se trouvait pas quelque association l'incriminant de maltraitance d'une espèce animale menacée et protégée.
Il faut ajouter – circonstance aggravante – que Georges Brassens fumait la pipe.
Gare à la bêtise !

lundi 27 mai 2013

Le président normal.



Il a pu paraître étrange que le président Hollande ait choisi Leipzig et une allocution devant un public étranger pour annoncer ce qui sera retenu, selon toute probabilité, comme le tournant décisif de son quinquennat. Et cela une semaine après une conférence de presse assez terne, hormis des propositions sur l'Europe qui – déjà un signe – ne faisaient que reprendre celles que son prédécesseur avait formulées dès octobre 2008 devant le Parlement européen.
Mais pouvait-il en être autrement ? Nous évoquions ici, dès fin 2012, le virage qui s'amorçait avec le pacte de compétivité et l'esquisse d'une continuité avec la politique précédemment menée. En assumant pleinement, à Leipzig, une orientation sociale-libérale plus proche de Tony Blair et Gerhardt Schröder (nommément cité) que des illusions que persiste à entretenir son électorat en France, François Hollande mettait ce dernier (et le PS avec lui) face au fait accompli tout en en amortissant l'effet.
Il est remarquable de constater combien les médias de gauche ont minimisé ces déclarations, se limitant à les présenter comme une sorte de politesse à l'égard de ses hôtes du SPD ou en en faisant un compte-rendu édulcoré. Alors qu'il s'agissait d'un événement politique majeur, "Le Monde" du 25 Mai le reléguait en page 4, sans mention de l'article dans son sommaire de première page et sous un titre lénifiant tiré du discours et qui n'engageait pas à grand-chose : "le réalisme, ce n'est pas le renoncement à l'idéal". Certes, mais on aurait pu ajouter : l'idéal, c'est la perfection, donc l'inaccessible.  De façon d'ailleurs moins dérobée, le journal reconnaissait qu'"une partie de l'intervention du chef de l'Etat semblait autant destinée à la gauche française qu'au public allemand". O combien !
La convaincra-t-il ? Déjà, au sein du PS, des voix s'élèvent, parlent de trahison. Mélenchon n'a rien dit, mais on ne perd rien pour attendre. Surtout, une masse de gens qui ont voté Hollande en Mai 2012, imaginant vraiment que le changement, c'était maintenant, ne comprend plus et se sent une nouvelle fois flouée. Mais c'est fait, Hollande l'a dit, il devient enfin un président normal.
Normal au sens que prend ce mot dans le cadre de la présidence quinquennale, c'est-à-dire un homme seul qui doit se montrer déterminé, oublier qu'il fut un chef de parti surtout quand ce parti persiste à formuler le langage de l'utopie et le déni des réalités, se montrer pragmatique, ne pas s'enfermer dans la vaine vindicte à l'égard de son prédécesseur dont, qu'il le dise ou non, il poursuit l'action entreprise et dont il doit imiter la fermeté face à la rue. Ainsi, il ne cédera pas face aux centaines de milliers de manifestants hostiles au "mariage pour tous" et il aura raison, non parce que cette réforme était nécessaire, mais parce qu'elle a été votée. Il pourra ainsi résister aux prévisibles centaines de milliers de protestataires qui défileront lors de la future réforme des retraites qui, contredisant les propos définitifs du PS de 2010, portera de-facto l'âge de la cessation d'activité à 65 ans, sinon plus. Il se donnera le courage de réformer la politique sociale pour sauver ce qui peut l'être, de simplifier l'administration et de réduire le nombre des fonctionnaires.
Avec quelle majorité ? Là est toute la question. Déconcerté, déstabilisé, le parti socialiste risque de se diviser. Une dissidence semblable à celle qui, il y a 55 ans, vit naître le "parti socialiste autonome" contre la politique algérienne de Guy Mollet est possible. Contre elle, le président dispose d'une arme absolue, la menace de dissolution. Vu l'état des lieux, maints députés socialistes n'ont guère de chance de retrouver le Palais-Bourbon et cette perspective rend docile tout élu récalcitrant. Mais ce choix conduirait cependant François Hollande à envisager éventuellement de se constituer une autre majorité, avec le risque de cette cohabitation que le quinquennat façon Jospin devait à jamais écarter.
Sera-t-il capable de le faire s'il se découvre acculé ? C'est au courage qu'il manifestera dans les mois qui viennent qu'on jugera si on l'a quelque peu sous-estimé et si un authentique homme d'Etat ne se cachait pas derrière celui que d'aucuns surnommaient déjà "pépère".
Comme l'énonçait (un peu vite) Lamarck : la fonction crée l'organe.

samedi 25 mai 2013

Actualité.


Jeudi 23 mai. A l'aube, deux attentats simultanés contre un camp militaire et les exploitations minières d'Areva au Niger ont fait, on l'apprend vite, une vingtaine de morts. La veille, un soldat britannique a été assassiné de façon horrible dans une rue de Londres par deux fanatiques islamistes. A Stockholm, les ghettos de banlieue sont en ébullition, comme à Paris en 2005 et à Londres en 2011. A Leipzig, le président Hollande est arrivé aux commémorations des 150 ans du SPD et il s'apprête à y prononcer un important discours…
Qu'importe ! Sur une grande chaîne publique de radio, le bulletin de 13 heures s'ouvre sur une information d'une dimension autrement importante : Georges Moustaki est mort. Et pendant six ou sept minutes, on s'attarde longuement sur la personnalité et l'œuvre d'un artiste certes sympathique et délicat, mais dont la plupart des moins de trente ans ignore même le nom. On sollicite quelques vieilles vedettes à la mémoire parfois défaillante pour dire, comme il convient, les formules attendues et tout le bien qu'elles pensent d'une personnalité récemment défunte. Au terme de la nécrologie et suite à la petite musique transitionnelle, on commence enfin à parler du reste, les deux attentats, le crime de Londres, etc…
Ce n'est qu'un détail, mais il donne la mesure de l'inanité du brouhaha médiatique qui, hors quelques émissions de qualité, tient lieu d'information dans l'espace audio-visuel. En noyant tout, l'anecdotique et l'essentiel, l'important et le dérisoire dans le même fleuve de paroles, la culture de masse travaille patiemment, non seulement à la dépolitisation, mais à l'infantilisation de ce qu'on appelait autrefois le peuple et qu'on nomme aujourd'hui les masses.
Après, on s'étonne de l'ignorance des fondamentaux, des raisonnements simplistes, pour ne pas dire puérils qui règlent tous les problèmes sur la base du "n'y a qu'à" et qui font fi des plus élémentaires réalités. On s'alarme du crédit des démagogues, de gauche comme de droite, dont le "pensée" se réduit à des slogans. On s'effraie de la montée des "populismes".
Avouons qu'on a tout fait pour en arriver là et qu'on persiste.

mercredi 15 mai 2013

Sur l'escamotage d'une promesse de campagne.





On prête au président Hollande l'intention d'introduire dans la Constitution plusieurs de ses propositions de campagne, mais il en est une qui s'est pour ainsi dire escamotée, le droit de vote des étrangers aux élections locales. On a le sentiment que le pouvoir redoute les réactions d'une opinion qui, nonobstant les sondages, resterait en réalité hostile au projet. Après les remous provoqués par le mariage-pour-tous, ce serait prendre le risque d'apporter un nouvel argumentaire à l'opposition et, pire encore, à une extrême-droite déjà en pleine progression.
Faut-il voir derrière ces hésitations la prise de conscience d'une réalité profondément enracinée dans l'histoire et qu'on pourrait définir, en paraphrasant De Gaulle, comme "une certaine idée de l'identité française".
La précédente mandature avait tenté un débat sur l'identité nationale, aussitôt pollué par les accusations mêlées de nationalisme, sinon de racisme, de complaisance à l'égard des thèmes du Front national quand ce n'était pas d'islamophobie rampante. En fait, le climat d'hystérie anti-Sarkozy rendait le débat impossible et finissait par occulter l'essentiel : il existe en France un puissant sentiment identitaire, l'un des plus consistants d'Europe et un rien suffit à le réveiller. Il est piquant de voir certains qui s'insurgeaient naguère  contre l'idée même d'identité nationale s'enflammer aujourd'hui et crier au suicide culturel quand l'Université envisage de diffuser certains cursus scientifiques dans ce global english qui est devenu, pour la recherche, l'équivalent du latin il y a trois siècles : la lingua franca internationale.
La forte perception unitaire du peuple français a de très lointaines racines historiques. La France est l'un des plus anciens états d'Europe et être Français fut d'abord (et longtemps) être sujet du roi de France. Dès le XVI° siècle, sinon le XIV°, la règle voulant que tout enfant né dans le royaume soit sujet du roi a fondé le droit du sol, toujours appliqué. Celui-ci s'est avéré une puissante machine à assimiler les apports étrangers multiples et il a fait historiquement (et contrairement à des affirmations partisanes) du peuple français l'un des moins xénophobes du monde. Non seulement l'étranger a été le bienvenu, mais il s'est totalement intégré dès la première génération au point qu'il n'est pas rare de le voir accéder à de hautes fonctions.
Sous l'Ancien Régime, la France a souvent été gouvernée par des personnalités non-françaises de naissance, à commencer par ces reines-régentes que furent Catherine de Médicis ou Anne d'Autriche. Cette dernière confia de considérables responsabilités au cardinal Giulio Mazzarini et Louis XVI n'hésita pas à faire contrôleur général des finances (et pratiquement premier ministre) le Suisse Jacques Necker.
Après la Révolution, comment ne pas remarquer que les parents de Napoléon Bonaparte avaient été dans leur jeunesse sujets génois, tout comme le comte Corvetto, ministre des finances de Louis XVIII ou les parents de Léon Gambetta. Sous la IIIème République, William Henry Waddington, qui fut Premier ministre en 1879, était né d'un père écossais et, beaucoup plus près de nous, Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa, fils d'un immigré hongrois, est devenu président de la République ! Au même moment, trois ministres attestaient des origines étrangères, marocaine pour Rachida Dati, algérienne pour Fadela Amara et sénégalaise pour Rama Yade. Dans l'actuel gouvernement de Jean-Marc Ayrault, Pierre Moscovici a des origines roumaines, Najat Vallaut-Belkacem, Yamina Benguigui et Kader Arif ont des parents maghrébins et Fleur Pellerin, enfant adoptée, est de naissance coréenne. La tradition se prolonge donc.

Pourquoi dès lors la question du droit de vote des étrangers grippe-t-elle ? Parce que dans l'inconscient collectif, l'étranger n'est pas un immigré, mais un expatrié.
Précisons. L'immigré est considéré comme ayant fait un choix, celui de se fixer dans le pays où il est parvenu et d'en devenir citoyen. Cette acquisition de la citoyenneté se fait par la naturalisation. Celle-ci, qui ouvre à tous les droits dont disposent les nationaux, ne suppose a-priori nulle volonté de retour au pays de ses origines, sinon dans une démarche de visite, de pèlerinage sentimental. En revanche, l'expatrié demeure un étranger dont le séjour, même s'il se prolonge, n'a pas pour vocation de devenir pérenne. S'il souhaitait rester, il entreprendrait les démarches nécessaires pour se faire intégrer. L'opinion commune ne voit donc aucune raison légitime de lui permettre d'intervenir dans les mécanismes démocratiques d'un peuple auquel il n'appartient pas en tant que citoyen et dont le devenir lui est extérieur. L'argument que par sa présence, son travail, il participe de la vie de la nation hôte ne convainc pas : ayant personnellement passé quinze années de ma vie à travailler comme Français expatrié dans deux pays différents, il ne me serait jamais venu à l'esprit de revendiquer un droit quelconque à participer à la vie politique de ces nations alors que je votais en France, dont j'étais citoyen.
Il s'agit donc d'un débat biaisé où les arguments idéologiques entrent en conflit avec le sens commun, qui commande très généralement les réactions de l'opinion publique majoritaire. S'il paraît normal – droit du sol s'imposant – que les enfants d'étrangers acquièrent automatiquement la citoyenneté française et, devenus majeurs, bénéficient de ses droits, il semble contestable de l'accorder à des parents ayant conservé leur nationalité d'origine. Certains sont là depuis longtemps, objectera-t-on, mais alors, pourquoi n'ont-ils pas choisi la voie de l'intégration par la naturalisation ? Contrairement à une idée reçue, celle-ci s'acquiert plus facilement qu'on le dit. Un rapport de l'INSEE de 2006 montre qu'entre 1999 et 2005, un million d'étrangers ont reçu la nationalité française et les modalités se sont même assouplies depuis cette date.
Les politiques qui défendent le principe du vote des étrangers obéissent à deux modes de motivation (qui parfois s'entrecroisent). L'un, assez trivial, est un calcul électoraliste à court terme. L'autre est une vision cosmopolite et assez iréniste de la démocratie qui, prenant appui sur l'ouverture à la participation électorale des citoyens de l'Union européenne,( démarche d'essence différente puisque l'Union est censée tendre vers une entité politique commune), veulent étendre cette prérogative à la totalité du genre humain. En dehors des objections formulées ci-dessus, les conditions propres à la France actuelle ouvriraient au risque de l'apparition de mouvements communautaires et nous retrouvons là la puissante tradition dont nous faisions état en commençant : la France est assimilatrice et ouverte à tous sous condition d'adhérer pleinement aux valeurs qui ont, depuis des siècles, exprimé l'identité culturelle française. C'est ainsi et il est impossible de n'en pas tenir compte.
François Hollande l'a compris. Soulever ce problème serait non seulement un nouveau facteur de clivage de la société, mais ce serait offrir un formidable argumentaire à un populisme de droite qui n'en a nul besoin et qui est déjà suffisamment menaçant pour qu'on ne lui donne pas l'occasion de le devenir plus encore.