jeudi 27 mai 2021

Arrêtons d'avoir peur

 

Arrêtons d'avoir peur.

Ce qui frappe au vu des réactions à la pandémie survenue début 2020, c'est la résurgence dans nos sociétés avancées d'une sorte de peur collective comparable à celle que les historiens décrivent lors des grandes épidémies du passé. Comme si le Covid-19 avait réveillé des réflexes ancestraux venant bouleverser les attitudes communes.

La peur étant une conseillère exigeante, bien des conduites se sont modifiées. Ainsi a-t-on vu indignés, rebelles, révoltés, insoumis de tout poil se plier soudain à la discipline du masque et du confinement (hormis quelques irréductibles qui ont rejoint faute de mieux les thèses complotistes ou l'apologie de quelques charlatans). Alors qu'il était de bon ton pour certains d'afficher de vives réserves à l'égard des vaccinations, on a vu les mêmes se précipiter pour obtenir une injection et s'en prendre vivement aux lenteurs de l'administration. L'alarme était telle que contre l'avis justifié de l'Education nationale, des parents affolés réclamaient la fermeture des écoles alors qu'il était prouvé que la contagion menaçait surtout dans les familles et non en milieu scolaire. Une des leçons des mois que nous venons de vivre est que l'esprit frondeur prétendument propre aux Français relève plus de la posture que de la sédition. La peur, serait-elle largement irrationnelle, rend chacun docile et discipliné.

Mais peut-être, justement, conviendrait-il de nuancer et de retrouver raison. Non qu'il s'agisse de nier l'importance et la portée de cette pandémie, mais simplement d'en ramener les proportions à leur juste mesure. Nous ne sommes plus au temps de la peste noire ni même de la grippe espagnole. Déjà, nous avons la chance d'être parvenus à un niveau de connaissance qui a permis de présenter en un temps record une gamme de vaccins efficaces, aboutissement de recherches conduites souvent depuis des décennies et dont l'urgence de la situation a simplement hâté l'application. Le 21 mai, l'OMS a publié un rapport estimant à 6 à 8 millions de morts le bilan mondial actuel de l'épidémie. L'incertitude de la fourchette tient au fait qu'hormis l'Europe et l'Amérique du Nord, où l'information est libre, les chiffres fournis par les états "illibéraux" sont très sujets à caution. Quoi qu'il en soit, on est très loin des 44 millions de morts que causa il y a un siècle la grippe espagnole.

Alors, arrêtons d'avoir peur. Les gouvernements ont raison quand ils décident un retour progressif à la normalité en ne conservant qu'un ensemble de mesures-barrières  minimum. En France, la récente enquête du Cevipof (le centre de recherches politiques de Sciences Po) montre que la lassitude commence à l'emporter largement sur la méfiance et la peur. Le coronavirus ne va pas disparaître, nous allons devoir cohabiter avec lui comme nous cohabitons avec l'agent de la grippe sans que ce dernier ne provoque les dégâts de jadis car nous avons appris à nous en défendre. Et restons lucides à ce propos.

Dans un entretien accordé au "Monde" début mai, le philosophe André Comte-Sponville constate : "il y a eu 100.000 morts du Covid-19 en France en quatorze mois. Dans la même période, 700.000 personnes sont décédées d'autre chose, 150.000 personnes meurent du cancer chaque année". Et il s'étonne "qu'une maladie dont le taux de létalité est de 0,5%, dont l'âge moyen des décès est 81 ans (…) soit une catastrophe sans précédent". Comte-Sponville s'indigne même en considérant que les conséquences économiques et sociales frappant essentiellement les jeunes, c'est, dit-il "une inversion de la solidarité intergénérationnelle". Il trouve effrayant que la priorité des priorités ait été le sort des octogénaires (lui-même va atteindre 70 ans).

 

Enfin, il est des signes encourageants, les Français retrouvent leurs habitudes. Toujours selon l'enquête du Cevipof, 58% d'entre eux considèrent que le gouvernement a (évidemment) mal géré la crise sanitaire, 47% pensent que toute cette affaire n'a pour but que la surveillance et le contrôle des citoyens et 51% sont persuadés que les médias répandent de fausses informations.

Avec les allègements en vue, manifestations et défilés vont pouvoir reprendre! Les black-blocs vont pouvoir troquer le masque contre la cagoule!

samedi 24 avril 2021

La fracture culturelle.

 

 

Souvent, nous avons ici souligné que le discours populiste, en opposant le peuple aux élites, fondait de fait une classification sociale de nature culturelle dissociant les très-instruits (les "sachants") des masses populaires. Qu'on le veuille ou non, cette distinction existe et elle porte en elle une menace pour la démocratie. La manipulation intéressée de ceux qui ne disposent pas d'une formation suffisante  pour décrypter eux-mêmes les situations est d'autant plus facile que les raccourcis et les simplifications donnent l'illusion de comprendre. Le sociologue Gérald Bronner s'est fait l'analyste de ce phénomène et le titre d'un de ces principaux ouvrages ("la démocratie des crédules") est en ce sens suffisamment éloquent.

Ce n'est certes pas une nouveauté même si l'on peut parler aujourd'hui, dans le cas des démocraties libérales, de régression. La transformation du sujet en citoyen implique l'acquisition d'une conscience politique et les démocrates ont été confrontés au problème dès le XVIII° siècle. La mise en place d'un suffrage restreint a été trop souvent réduite à une volonté de maintenir le pouvoir entre les mains des nantis. Même si cet aspect n'est pas à négliger, il faut comprendre qu'il s'agissait surtout d'écarter des urnes ignorants et analphabètes que des démagogues ou des forces réactionnaires pouvaient manœuvrer. Quand se rédige, en 1787 à Philadelphie, la constitution des Etats-Unis et que se pose la question d'un suffrage universel, Alexander Hamilton s'y oppose en déclarant : "autant demander à un aveugle de choisir des couleurs". Huit ans plus tard, quand se discute en France la mise en place de la Ière République (la constitution de l'an III), le rapporteur Boissy d'Anglas affirme :" nous devons être gouvernés par les meilleurs. Les meilleurs sont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois". Aussi, dans le courant du XIX° siècle, démocrates et libéraux lieront étroitement leur combat à un autre : l'instruction du peuple. En France, les premiers éléments sont établis dès les années 1830 (la loi Guizot jetant les bases d'un enseignement public), mais c'est la IIIème République qui institue, avec les lois Ferry de 1881-82, l'école publique laïque et obligatoire pour généraliser la diffusion de l'instruction. La mission de cette école est double : doter le citoyen d'une formation de base suffisante et le mettre ainsi en état de fonder son jugement. Armement intellectuel et esprit critique : les deux vont de concert.

Dans la première moitié du XX° siècle, les résultats sont évidents : alphabétisation générale, maîtrise du français, éveil d'une conscience politique dont témoigne l'essor des partis et la syndicalisation, recul de la croyance au bénéfice de la connaissance rationnelle. Cela dit, cette école publique est sévère et exigeante. L'autorité du maître est indiscutable et trouve un écho au sein des familles populaires, où nul n'irait contester le jugement de l'instituteur. L'acquisition d'un savoir et d'une faculté de juger soi-même est au centre de la démarche pédagogique. Enfin, elle ne recule pas devant le classement en fonction du mérite.

Là est peut-être sa plus grande qualité. Apportant aux enfants issus de milieux culturellement pauvres les moyens intellectuels de s'élever, elle crée une authentique méritocratie qui écrème les classes populaires et offre les éléments d'un ascenseur social. On connaît le schéma générationnel souvent cité : le père ouvrier ou paysan, le fils instituteur, le petit-fils ingénieur ou médecin. Parallèlement au système propre aux catégories favorisées, fondé sur l'enseignement classique et les langues anciennes, il se crée des filières dites "modernes" accueillant les boursiers et dont l'une des plus importantes est précisément le recrutement des maîtres du primaire par le canal des Ecoles normales d'instituteurs et d'institutrices. Il faut appeler les choses par leur nom : cette école fonctionne sur le principe de la sélection promouvant les meilleurs.

Un changement progressif se dessine au tournant du siècle et l'un des premiers signes est la transformation du ministère de l'instruction publique en ministère de l'éducation nationale (1932). Œuvre d'un homme de gauche (Edouard Herriot), la démarche se veut égalitaire, mais elle annonce une nouvelle approche qui se précisera après la seconde guerre mondiale. Sous l'influence des psychologues et de nouvelles théories pédagogiques, le principe d'autorité qui impose les apprentissages est contesté. Les progrès de l'individualisme  et les tendances libertaires qui s'affirment dans les années 1960 remettent en question la discipline et les modes d'enseignement. Ce n'est plus l'acquisition d'un savoir qui est au centre de la démarche, mais l'épanouissement des virtualités de l'élève. L'idée même d'une sélection est vigoureusement attaquée au profit d'un droit à la réussite et d'un refus de toute inégalité.

L'intention est louable, mais on peut s'interroger sur les résultats. Le recul des exigences et la volonté d'éviter l'échec a inévitablement fait baisser le niveau des acquis mais, surtout, loin de combattre les inégalités, celles-ci se sont paradoxalement aggravées. Dans l'ancien système en effet, l'école apportait à l'élève issu de milieux culturellement pauvres un surcroît de connaissances et un apprentissage du raisonnement que sa famille ne pouvait lui fournir. Cet avantage était le moteur essentiel de cette ascension sociale qui renouvelait les élites. En prétendant démocratiser l'enseignement en l'allégeant et en diminuant ses contraintes, la nouvelle pédagogie favorisait en fait les enfants qui avaient la chance de grandir dans un milieu de haute culture et qui bénéficiaient, pour ainsi dire de naissance, des moyens de s'armer intellectuellement. Surtout, le refus de la sélection (dont témoignent aujourd'hui les résultats éblouissants du baccalauréat), a mis fin à toute entreprise réellement méritocratique. Les statistiques sont cruelles et démontrent depuis cinquante ans la quasi-disparition des enfants d'origine populaire dans le palmarès des grandes écoles. Il n'était certes pas renversant il y a trois-quarts de siècle, mais la promotion sociale y apparaissait.

La conséquence immédiate est que l'élite a eu plus que jamais tendance à s'auto-reproduire et que les capacités de compréhension et de raisonnement ont baissé dans les couches populaires, les rendant plus réceptives aux simplifications et à la démagogie.

Et c'est ainsi qu'il devient facile d'illustrer le concept de lutte de classe en opposant le "peuple" à l'oligarchie des "sachants" alors qu'il s'agit en réalité d'une fracture culturelle qui signe la relative faillite de notre éducation nationale, devenue infidèle à sa mission originelle.

dimanche 11 avril 2021

Les enseignements de la pandémie.

 

Les enseignements de la pandémie.

 

Décidément, la pandémie de Covid 19 aura impulsé un véritable tournant historique remettant en cause les règles les mieux établies. Retenons en d'abord l'essentiel : l'abandon du modèle ultralibéral qui s'était institué dans le monde occidental dans la seconde moitié du XX° siècle et qui a engagé tant l'économie que le fonctionnement politique.

Déjà contesté depuis la crise financière de 2008, le néolibéralisme de l'école de Chicago n'a pas résisté aux conséquences de la crise sanitaire. A l'heure où l'Amérique de Biden s'inspire de Roosevelt, où l'Europe redécouvre l'interventionnisme étatique de Keynes et où une taxe mondiale sur les multinationales est envisagée, qui prône encore l'hégémonie du tout-marché et l'effacement de l'Etat? Au vu des pénuries subites affectant des secteurs industriels essentiels, qui ne critique pas la mondialisation dérégulée dont la Chine a profité pour consolider ses vues impérialistes? Ayant brutalement révélé ses nuisances, le néolibéralisme économique va rejoindre le communisme dans le placard des idéologies obsolètes.

Plus préoccupante, la débâcle des formes extrêmes du libéralisme radical entraîne, au plan politique, la mise en cause du libéralisme lui-même. Un peu partout, le retour de l'Etat, justifié par la nécessité de mesures d'exception face à l'épidémie, s'est traduit par un regain d'autorité dont les pratiques démocratiques ont fait les frais. Ce processus a été facilité par la déstructuration des sociétés qu'a concrétisé l'émergence de l'ultralibéralisme sociétal. Sous la pression d'un individualisme agressif joint aux transformations accélérées induites par les innovations techniques, les solidarités anciennes, les structures sociales que reflétaient politiquement les grands partis traditionnels se sont défaites. La lutte des classes n'est pas morte, mais elle ne s'établit plus sur la base des critères socio-économiques définis au XIX° siècle, elle oppose aujourd'hui les peu-instruits aux très-instruits, le "peuple" contre les "élites", la "France d'en bas" face à la "France d'en haut". Les Romains disposaient en latin de deux mots : populus désignait l'ensemble de la société, plebs  qualifiait plus précisément les couches populaires. Le premier a donné en français "peuple", le second se déclinerait en "plèbe", terme devenu presque aussi péjoratif que "nègre" et où l'on verrait aussitôt s'exprimer un "mépris de classe". C'est donc le mot "peuple" qui recouvre en français les deux notions, avec toute l'ambiguïté qu'on devine et qu'on retrouve dans l'actuel discours populiste.

Il ressort de tout cela beaucoup de confusion et à un an d'une échéance électorale capitale en France, on voit se désagréger les traditionnelles forces politiques. De quel projet est porteuse la droite parlementaire? Que penser d'une gauche éclatée où certains en sont à cautionner l'aliénation religieuse quand d'autres ressuscitent les compartimentages raciaux…? Tout porte donc à penser que nous retrouverons en 2022 la conjoncture de 2017, l'affrontement entre le populisme nationaliste et un modèle républicain de plus en plus présidentiel.

En fait, la pandémie, les mesures qu'elle a imposées, les disciplines qu'elle a fait naître préfigurent peut-être les conditions qu'exigeront les problèmes induits par le réchauffement climatique qui s'annonce. La démocratie libérale, ses débats, ses alternances risquent fort de céder la place à des mesures autoritaires prises sous la pression de la nécessité. De la même manière que furent décrétés confinement, contrôle des déplacements, fermeture des établissements commerciaux et culturels, les initiatives de nature écologique ont de fortes chances d'être prescrites d'autant qu'elles ne seront pas populaires. Nous vivons depuis plus d'un demi-siècle dans une société qui a conçu le progrès comme l'élévation croissante du niveau de vie et de consommation. La réponse au changement climatique impliquera beaucoup de renoncements dont – comme toujours – les couches populaires seront les premières affectées.

Et la nécessité des urgences, comme nous venons de le voir face à l'épidémie, justifiera la centralité des décisions. Le débat démocratique en souffrira sans doute mais quand on constate, comme c'est actuellement le cas avec la loi traitant de la fin de vie, que près de deux mille amendements ont déjà été déposés, on comprend que la voie parlementaire n'est malheureusement pas celle qui convient lorsque la maison brûle…

dimanche 21 mars 2021

Commémoration

 

Commémoration.

 

 

Nous aimons en France les commémorations. Pourquoi pas? C'est un moyen d'entretenir une mémoire historique, mais à condition que cela ne devienne pas le prétexte de manœuvres politiques ou de réveil de querelles séculaires, ce qui se produit en ce moment à propos du cent-cinquantième anniversaire de la Commune de Paris de 1871. Commémoration ou célébration? Le recul que nous donne l'histoire pourrait permettre de trancher.

Rappelons brièvement le contexte : la désastreuse guerre contre la Prusse, qui a provoqué la chute du Second Empire après la défaite de Sedan, a offert ainsi à la gauche républicaine l'occasion inespérée du putsch qui proclame à Paris la République le 4 septembre 1870.

Purement circonstancielle, cette démarche est loin de faire l'unanimité dans une France encore très rurale et plutôt conservatrice. Paradoxalement, c'est donc la droite monarchiste qui profite du changement de régime et l'assemblée, élue dans des conditions difficiles et qui se réunit à Bordeaux avant de rallier Versailles après l'armistice, écarte les leaders républicains parisiens pour les remplacer, à la tête de l'exécutif provisoire, par Adolphe Thiers, ancien ministre de Louis-Philippe. Plus que la perspective de république démocratique portée par toute une fraction de la gauche sous l'Empire, c'est la restauration de la monarchie qui se profile.

Va s'ajouter alors à cela l'irresponsabilité de la gauche radicale, qui prend au printemps 1871 l'initiative déraisonnable de tenter à Paris une révolution sociale, offrant ainsi à Thiers et aux conservateurs l'occasion de l'habituel amalgame République/Paris/désordre (sans compter la possibilité de briser pour longtemps tout risque d'opposition de gauche). L'occasion est belle : le peuple parisien vient de subir pendant l'hiver le terrible siège des armées prussiennes, il est épuisé, il a le sentiment d'avoir été trahi par les gouvernants. Quelques provocations bien calculées (la fin du moratoire sur les loyers, la saisie des pièces d'artillerie demeurées dans la capitale) enflammeront la colère et entraîneront un soulèvement spontané. C'est exactement ce qui va se passer le 18 mars 1871.

 

Mythifiée au XXème siècle par le socialisme marxiste, la Commune de Paris (mars-mai 1871) est en réalité un affreux gâchis qui va se solder par la mort de milliers de pauvres gens, dont l'exaspération légitime au lendemain du siège de la ville est instrumentalisée par une poignée de doctrinaires radicaux. Convaincus contre toute évidence que si Paris donne le signal de la révolution sociale, le reste de la France suivra, ceux-ci exploitent la colère populaire quand il aurait fallu la calmer (ce que prônent les leaders républicains lucides tels Clemenceau, Ferry ou Gambetta). Ils tombent sans coup férir dans le piège que leur tendent Thiers et le gouvernement de Versailles.

Constituant (souvenir de 1793) une Commune insurrectionnelle dont les capacités d'action ne dépasseront jamais l'enceinte fortifiée de la capitale, les dirigeants de l'insurrection se perdent en chamailleries idéologiques alors que les "Versaillais" de l'armée régulière s'apprêtent à donner l'assaut. Ils finissent par n'avoir comme unique issue qu'une défense aussi héroïque que vaine face à un adversaire faisant preuve d'une implacable férocité. Le bilan final est effroyable : des milliers de morts, une impitoyable répression qui ajoutera d'autres victimes et la dévastation de Paris, dont nombre de monuments publics ont été incendiés. Quant au résultat politique, il se traduit par le renforcement des conservateurs et (comme prévu) le discrédit jeté sur le projet républicain.

Discrédit durable et qui manque effectivement avoir raison de la République. Si la monarchie n'est pas rétablie durant la décennie 1870, c'est surtout parce que l'impasse constituée par la discorde entre les princes de la Maison de France (le petit-fils de Charles X et le petit-fils de Louis-Philippe) fait perdre trop de temps et que la nécessité de sortir du provisoire conduit à promulguer, en 1875, non pas une vraie constitution, mais un ensemble ambigu de "lois constitutionnelles" où le mot même de république entre en catimini, par le biais d'un amendement voté à une voix de majorité !

 

Karl Marx, commentant à chaud les événements (et de loin, il est à Londres) s'est leurré. Il a vu dans la Commune l'annonce, (sinon l'archétype) de la révolution prolétarienne qu'il considérait inéluctable or, les insurgés parisiens étaient loin d'être dans leur majorité des ouvriers. Paris n'était pas un centre industriel. Comme l'écrit l'historienne Mathilde Larrère : "les Communards ne correspondaient pas à la classe laborieuse de la théorie marxiste. Ces gens étaient les successeurs des sans-culottes de 1789, des artisans, des petits entrepreneurs, des producteurs"*. La Commune est une insurrection spontanée de la colère prise en mains par des idéologues dont la sincérité est indéniable (beaucoup y laisseront leur vie), mais qui ne mesurent absolument pas ce que sont les rapports de force et combien leur projet est irréaliste.

 

Un siècle et demi plus tard, la révolte des "gilets jaunes" n'est pas sans analogie avec celle du peuple parisien de 1871 avec cette différence qu'elle refuse de se faire manipuler. Malgré leurs efforts, ni les politiciens de gauche, ni les dirigeants syndicaux ne trouvent d'écho et le mouvement va jusqu'à expulser ceux de ses membres qui tentent un quelconque leadership. Les tentatives d'infiltration de courants extrémistes, de gauche comme de droite, génératrices de violences, ne sont d'ailleurs pas étrangères à l'érosion du mouvement. C'est peut-être accepter de se réduire à l'impuissance et au simple témoignage, mais c'est aussi éviter la voie d'une action débouchant sur un risque de guerre civile dont l'issue (l'histoire de la Commune n'est pas seule à le montrer) est toujours au final une répression meurtrière. Et ne confondons surtout pas révolution et jacquerie.

Quelles qu'aient été ses intentions, ses rêves, ses espérances, la Commune a été un sanglant échec. Alors, commémorons-la comme un moment (serait-il funeste) de notre histoire, rendons hommage aux victimes mais cessons de la mythifier. L'expérience du XX° siècle nous a montré où conduisaient les utopies idéologiques : peut-être est-ce là la raison profonde de la défiance des "gilets jaunes", en 2019.

 

 

 

* Mathilde Larrère. Il était une fois les révolutions. Paris. 2019.

dimanche 28 février 2021

Au delà des querelles actuelles.

 

Au-delà de querelles actuelles.

 

De toute évidence, la ministre de l'Enseignement supérieur a commis une grosse maladresse en usant de l'expression "islamogauchisme" pour décrire certaines dérives au sein de l'Université. Certes, tout n'était pas dépourvu d'arrières pensées dans la tempête politico-médiatique qu'elle a ainsi provoquée, mais il reste flagrant que cette formulation, aussi galvaudée et vide de sens que son symétrique l'islamophobie, était totalement mal venue.

Rappelons pour commencer que l'expression a été créée en 2002 par le politologue P-A. Taguieff dans le cas précis du conflit judéo-arabe et pour désigner le rapprochement, apparu à l'époque, entre des formations d'extrême gauche et le mouvement Hamas, (émanation de la confrérie islamiste des Frères musulmans), l'objectif étant l'unification du mouvement palestinien. Rien à voir par conséquent avec la conjoncture française ou européenne, mais dans une perspective polémique, l'énoncé a été pour ainsi dire naturalisé. Est-ce à dire qu'il ne recouvrait rien? Il rendait compte en fait d'une réalité plus générale et qu'on rencontre souvent dans l'histoire : l'alliance circonstancielle des radicalités, celle qui – si souvent – a fait converger des formulations d'extrême gauche et d'extrême droite jusqu'à conduire parfois à des rapprochements temporaires. Il ne fait pas de doute aujourd'hui qu'au nom d'une interprétation contestable d'un islam politique ramené à un prétendu conflit de classe, certains courants de la gauche radicale se sont rapprochés du fondamentalisme musulman, espérant peut-être se l'agréger. Si l'on comprend (sans nécessairement l'excuser) qu'un J-L. Mélenchon, dans sa quête éperdue de voix, participe à une manifestation où l'on crie "Allah akhbar!", on perçoit moins l'objectif d'intellectuels de renom voulant nous expliquer que l'adhésion à un fanatisme obtus est la conséquence d'une oppression plus ou moins post-coloniale. L'expression "islamogauchisme" est peut-être maladroite, mais elle répond au sentiment d'une certaine confusion perçue comme contre-nature.

Et l'on rencontre là, toujours au niveau des universités, un autre problème que la démarche de Frédérique Vidal a sorti de l'ombre et dont la portée est bien plus grande car elle touche la nature même de l'enseignement, l'incompatibilité entre la démarche éducative et le militantisme.

Un professeur n'est pas un clerc catéchiste ou un prédicateur. Son rôle n'est pas de diffuser une vérité, mais de développer des esprits critiques et de leur donner les moyens de choisir, en les instruisant, entre des interprétations existantes et souvent contradictoires. Il ne tranche pas, il fait connaître et son devoir est de ne favoriser aucune version ni aucune idéologie. Ce n'est pas forcément facile, mais c'est la base même du principe de laïcité. Or, certains l'ont oublié quand ils ne se sont pas fait devoir d'imposer, forts de leur autorité intellectuelle, ce qui était leur propre conviction. Cette dérive, sensible au niveau des sciences humaines (et spécialement de la sociologie) est inacceptable. Elle a un nom : l'endoctrinement, et elle n'est pas loin précisément de la démarche religieuse.

Au-delà des remous actuels, ce sont des questions de fond qui sont posées. Il est regrettable que des maladresses brouillent les perspectives et offrent facilement des occasions de polémiques politiciennes, mais face au retour d'une prédominance de la croyance sur la connaissance et à la diffusion de désinformations sur les réseaux sociaux, il est urgent de rappeler les fondamentaux qu'ont posé près de trois siècles de rationalité dans notre héritage culturel.

lundi 8 février 2021

 

Le "peuple" et les "élites".

 

Pour comprendre la démarche, mais aussi les limites des populismes actuels au sein des démocraties libérales, il convient d'abord de détruire une légende tenace : le "peuple" (autrement dit les classes populaires) n'est pas spontanément porteur d'un désir de changement et d'une quête de progrès, il est foncièrement conservateur et craint tout remaniement dont il redoute les conséquences. On peut le comprendre : quoi qu'on en dise et même en démocratie, la nation est gouvernée par ceux qui détiennent la connaissance et maîtrisent les instruments culturels qui permettent de conduire l'action politique. Ces derniers les ont acquis par l'instruction et l'expérience et l'homme et la femme des couches populaires doivent s'en remettre à leur jugement. Tout changement est porteur d'inconnu et suscite d'autant plus la méfiance qu'on ne possède pas l'outillage intellectuel permettant d'en mesurer la vraie portée. Aussi, selon le vieil adage "un tiens vaut mieux que deux tu l'auras", on préfère conserver ce qu'on connaît que risquer une aventure préjudiciable. Le peuple est certes capable de révoltes, mais les révolutions viennent d'en-haut.

La légende est née des interprétations de la Révolution française données par les démocrates du XIX° siècle, soucieux pour des raisons idéologiques de faire des masses populaires l'acteur et le réalisateur de l'immense basculement qu'avait été la substitution de la souveraineté du peuple à l'onction divine qui légitimait le pouvoir des rois. La théorie avait sa logique, la réalité était différente : ce n'était pas un quelconque soulèvement populaire qui avait imposé les mesures révolutionnaires de 1789, mais l'action des députés élus de l'Assemblée nationale, tous issus des couches éduquées. Rien ne montre mieux la réinterprétation des faits visant à instituer le peuple comme intervenant primordial que le récit reconstruit du 14 juillet 1789.

 

Que c'est-il passé depuis la réunion des Etats-Généraux à Versailles le 5 mai 1789? Une profonde remise en cause de l'ordre existant par les députés du Tiers-état, mais aussi par un certain nombre de délégués des ordres privilégiés qui les ont rejoints. Il faut rappeler que plus de deux mois avant l'abolition des privilèges (qui interviendra le 4 août), le clergé et la noblesse avaient accepté, les 20 et 22 mai, l'abandon de leurs privilèges fiscaux et la norme de l'égalité devant l'impôt. La transformation des Etats en Assemblée nationale intervient dans la seconde quinzaine de juin. Au plan des principes, la révolution est faite.

Louis XVI est débordé par des événements qui le dépassent d'autant plus qu'il n'a pas vraiment la tête à la politique à ce moment : le 4 juin, il vient de perdre son fils aîné, mort à 7ans et demi. Il tergiverse et le 11 juillet, en renvoyant son ministre Necker et en concentrant des troupes autour de Paris, il donne l'impression de vouloir reprendre la main.

A Paris, les milieux politisés – essentiellement la bourgeoisie – suivent les événements mais qu'en est-il du petit peuple? Il a une autre préoccupation, l'augmentation du prix du pain. C'est une constante des années 1780 : en 1789, le pain quotidien représente à Paris 50% du budget d'un ménage ouvrier et la hausse s'accroît encore. Voilà qui motive plus que les débats des députés à Versailles…L'agitation à Paris est bien plus générée par cette colère que par les événements politiques  et l'habileté des acteurs révolutionnaires va être de la canaliser à leur profit.

 

Mais d'où vient cette flambée du prix des farines? D'un dérèglement climatique, déjà! En juin 1783, une formidable éruption affecte en Islande le volcan Laki. Elle dure huit mois, libérant 14 milliards de m3 de laves et 122 millions de tonnes de dioxyde de soufre, trois fois ce que sont de nos jours les émissions industrielles annuelles en Europe. Un nuage de cendre et de gaz envahit l'atmosphère, perturbant les rythmes climatiques jusqu'en Indonésie et au Japon. En Europe et particulièrement en France, les années 1784 à 1788 sont marquées par l'alternance d'étés très secs et d'hivers très froids : la production agricole s'effondre. L'été 88, spécialement, a été désastreux et les prix du blé s'envolent. On estime que relativement à 1750, ils ont augmenté de 250% en 1789. Voilà pourquoi le pain est si cher et qu'à Paris, la rue gronde. Les soutiens parisiens de l'Assemblée nationale, au vu des mesures prises à Versailles, vont exploiter cette colère quitte à en détourner le sens. Leurs orateurs de rue assurent que les mouvements de troupe préfigurent le "massacre des patriotes" et ils profitent de l'insurrection alimentaire du 13 juillet, qui s'est emparée d'armes aux Invalides, pour orienter les révoltés vers la Bastille, où se trouve un dépôt de poudre. On connaît la suite.

La majorité des insurgés n'a pas de projet politique, le roi est même populaire et la détestation de la reine ("l'Autrichienne") doit beaucoup à la xénophobie. Ce qu'on veut, c'est du pain, mais la force du symbole est considérable, la vieille prison apparaissant comme l'expression même de l'arbitraire monarchique. L'affirmation est si forte qu'à l'annonce de la prise de la Bastille, le roi recule et rappelle Necker. Les politiques ont donc admirablement instrumentalisé une colère populaire motivée par les problèmes quotidiens en l'utilisant comme moyen de pression. Parallèlement, des rumeurs sont colportées dans les campagnes, faisant croire à l'imminence d'une invasion étrangère, provoquant cette vague d'agitation nommée "la Grande Peur" qui conduit les paysans à s'en prendre aux châteaux et à brûler les vieilles chartes qui légitimaient des droits féodaux, dont ils ignoraient qu'ils avaient déjà été abandonnés en mai. La proclamation solennelle de l'abolition des privilèges le 4 août visera à calmer cette agitation.

 

Est-ce à dire que la situation frumentaire s'améliore? Certainement pas et c'est encore au cri "du pain!" que la foule se dirigera, début octobre, vers Versailles pour ramener à Paris "le boulanger, la boulangère et le petit mitron", autrement dit, la famille royale, dont on attend donc encore des miracles…

 

Belle démonstration, pour nos populistes actuels, que "les élites" manipulent "le peuple". Mais ils cautionneront néanmoins la légende qui fait de ce peuple le moteur des révolutions alors qu'il en est plutôt le carburant… Très rares sont les Français qui savent aujourd'hui que la fête nationale du 14 juillet ne commémore pas une prise de la Bastille qui fut finalement assez anecdotique, mais l'événement du 14 juillet 1790, cette Fête de la Fédération qui, présidée par le roi, donna l'espace d'une journée l'éphémère illusion d'une unité nationale retrouvée et d'une révolution achevée.

samedi 16 janvier 2021

Trump part, mais le trumpisme demeure.

 

 

Trump part, mais le trumpisme demeure.

 

L'éviction aux Etats-Unis de Donald Trump ne doit pas nous aveugler. Les forces qui l'ont porté au pouvoir sont intactes et les violences de ces derniers temps en témoignent. Ce que nous voyons en Amérique et dont les ressorts sont aussi présents en Europe (et particulièrement en France) s'insère dans le large et profond mouvement qui a dominé, dans le monde occidental, la seconde moitié du XX° siècle : le triomphe de l'individualisme ultralibéral.

Il prend sa source dans la vague de remise en cause des cadres politiques et sociaux correspondant, en Amérique comme en Europe, à l'arrivée à l'âge adulte de la génération née après la Seconde Guerre mondiale. Mais rien ne s'est passé comme les révoltés d'alors l'avaient imaginé.

 

Les juvéniles contestataires de la fin des années 1960, en France comme ailleurs, avaient rêvé d'un monde désaliéné, libéré des règles contraignantes héritées du passé, une société sans hiérarchie où les potentialités de chaque individualité auraient pu s'épanouir pleinement, amalgame incertain des utopies du XIXème siècle. Avec ses équivoques, cet idéal imprègne le gauchisme culturel qui faute d'un succès politique, prolonge en France jusqu'aux années 73/74 l'esprit de Mai 68, évitant – fort heureusement – les dérives violentes et terroristes qui affectent au même moment l'Allemagne et l'Italie. Cependant, ce modèle libertaire, qui finit par récuser tout principe régulateur et que vont théoriser un certain nombre de grands intellectuels (Foucault, Deleuze, Bourdieu) n'est pas sans risque. A considérer comme aliénante (et donc à rejeter) toute autorité perçue comme répressive ou conservatrice, on écarte successivement la famille, l'école, puis les institutions, autrement dit l'Etat. La démocratie représentative, patiemment construite depuis le XVIII° siècle, devient un "système" qui appelle l'insoumission : le citoyen s'efface derrière le rebelle.

 

Mais, de manière imprévue bien que logique, cette émancipation rageuse de toute tutelle va aussi concerner, au-delà de l'affectif, du privé et du politique, le domaine de l'économie. A ce niveau, la contestation libertaire recoupe une autre contestation, à l'œuvre elle aussi depuis les années 1960, celle de l'interventionnisme d'Etat d'esprit keynésien que dénoncent des cercles de réflexion qui prônent un retour au libéralisme économique intégral. Le paradoxe de la grande révolte individualiste est que n'ayant pas ébranlé le capitalisme qu'ils voulaient dépasser, mais ayant en revanche déstabilisé, en en disqualifiant les règles, le fragile équilibre entre liberté d'entreprendre et régulation de l'économie mis en place après la crise de 1929, les "révolutionnaires" des années 1960 ont involontairement créé un appel d'air en faveur de toutes les philosophies de la liberté, y compris celles qui opposent dans l'ordre économique le laisser-faire à toute tentative d'organisation assimilée à l'insupportable ingérence de l'Etat.

En revendiquant dans tous les domaines l'autonomie, les contestataires ont ainsi favorisé une entreprise générale de déréglementation et de désinstitutionalisation qui est venue indirectement converger avec la critique des théoriciens néolibéraux. Renforcés par l'impuissance des recettes keynésiennes face à la crise déclenchée en 1974 suite à la brusque augmentation du prix de l'énergie, ceux-ci parviendront bientôt au pouvoir, en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis, derrière Margaret Thatcher et Ronald Reagan.

 

Ce prolongement inattendu, qui implante durablement l'idéologie ultralibérale au moment même où le progrès technique, puis l'effondrement du communisme soviétique rendent possible la mondialisation, n'est pas le seul à se révéler inverse des effets escomptés. En éclatant les sociétés en une poussière d'individualités, le nouvel ordre des choses détruit les formes consacrées d'encadrement social et le rôle pédagogique qu'elles assumaient, créant une fracture irréductible entre ceux que leur formation intellectuelle rend capables de décrypter eux-mêmes les situations et les moins éduqués, qui perdent tout repère. On est là aux racines du succès populiste, des démagogues aussi ambitieux que cyniques ayant vite compris l'opportunité qu'il y a à opposer "le peuple" aux "élites" dominatrices et corrompues. Tout le mécanisme de l'élection de Trump est là et sa chute ne change guère la donne. Trump est parti mais le trumpisme demeure.

C'est inquiétant pour l'avenir de la vraie démocratie. La disponibilité de masses désorientées, éprouvées par l'ampleur et la rapidité des changements, perméables aux simplismes réducteurs et dont la crédulité n'a d'égal que la défiance à l'égard de toute autorité justifiée, serait-elle celle de la science, ouvre la porte à une véritable régression. Reconquérir ces foules égarées exige la reconstitution des liens sociaux et l'acceptation des lois communes, démarches aussitôt dénoncées comme liberticides. La voie est donc singulièrement étroite pour les défenseurs de la démocratie libérale et la menace est grande d'un vrai retour de l'autoritarisme politique, qu'il soit porté par un populisme à la manière de Trump ou sous la forme d'un "état fort" illibéral telles la Russie de Poutine ou la Turquie d'Erdogan. Il est encore temps d'en prendre conscience.