lundi 24 janvier 2022

A propos de l'abstention électrale.

 

 

A propos de l'abstention électorale.

 

Les dernières consultations électorales ont montré un accroissement important de l'abstention et d'aucuns la redoutent à l'occasion de la future présidentielle. Mais que signifie exactement cette attitude qui, étymologiquement, se rattache à un verbe latin qu'on peut traduire par : "se tenir éloigné"?

Qu'on le veuille ou non, elle témoigne d'un désintérêt. Contrairement à ce que certains y voient, elle n'est pas un geste d'opposition comme l'est, par exemple, le dépôt d'un bulletin blanc ou nul, elle est en fait une désertion, un refus de participer qui met en question le principe même de la démocratie représentative. Elle répond parfaitement au titre de l'essai du politologue Brice Teinturier paru en 2017 : "Plus rien à faire. Plus rien à foutre"… Elle s'inscrit en ce sens dans un discrédit des institutions qui prend aussi la forme d'une défiance envers les élus qui peut aller jusqu'à l'agression physique et qui rejette le principe même sur lequel se sont fondées les démocraties libérales.

 

Un argument souvent invoqué par les abstentionnistes est que leur refus de participer entachera la légitimité de la consultation, mais où est l'irrégularité qui contesterait le bien-fondé du résultat? Aucun candidat n'a été écarté du scrutin, nulle pression n'a empêché les électeurs de voter, les abstentionnistes, simplement ne se sont pas déplacés. En fait, qu'ils  le veuillent ou non, leur démarche est le désaveu du processus électoral lui-même ce qui pose un problème de fond : pourquoi organiser un vote? C'est le principe même d'une représentation que l'abstentionniste met en cause ce qui, si l'on pousse l'argumentation jusqu'au bout, revient à récuser le fondement même de l'élection.

Une autre raison est alors avancée : aucun candidat ne correspondait à mon choix éventuel, ce vote ne sert à rien. Même si l'argument paraît faible au vu du nombre des postulants généralement en ligne, il reflète une vision proche du sectarisme. Un vote n'est pas une démarche quasi religieuse affirmant sa foi ou ses convictions, c'est un geste déterminant la manière dont la société sera dirigée et administrée. Qu'il ait manifesté ou non sa préférence, le citoyen sera gouverné et il a nécessairement intérêt à opérer un choix qui, à ses yeux, sera le moins préjudiciable à ce qu'il souhaite. Une élection relève de la stratégie et de la même manière qu'il s'établit parfois de singuliers rapprochements en diplomatie, il peut être opportun d'accepter un compromis pour éviter le pire. C'est à coup sûr plus efficace que de se retirer.

 

En fait, l'abstention révèle au fond un recul de l'esprit civique en relation avec la poussée individualiste.. En démocratie, le citoyen est appelé à donner un avis. Si vraiment, il est en total désaccord, il vote blanc mais au moins, il vote sinon, il ne se comporte pas en citoyen, mais en sujet passif puisque de toute manière, il sera gouverné. Oui, diront les irréductibles, mais il reste l'action, le geste protestataire. Quel sera-t-il?  Processionner dans la rue en criant des slogans et en brisant quelques vitrines? Se regrouper sur des ronds-points en brandissant des pancartes? On a vu ces dernières années à quoi aboutissaient ces bruyantes manifestations : quels résultats concrets en sont sortis? La prise du pouvoir par la rue est un mythe : en France, le dernier exemple est vieux  de 174 ans (la révolution de février 1848).

Participer au vote est "une responsabilité morale". C'est ce que vient d'affirmer le rapport de la Conférence des évêques de France, un organisme qui n'a guère l'habitude de traiter ces questions. "S'abstenir, déclare le texte, est un manquement à la responsabilité qui incombe à chacun à l'égard de tous ; assumer cette responsabilité est un devoir".*

On ne saurait mieux dire et l'on pourrait aussi s'interroger, à partir de ces propos sur les refus de vaccination, une autre forme de l'abstention.

 

Cité dans "Le Monde" du 20 janvier 2022.

mercredi 20 octobre 2021

Retour aux fondamentaux.

 

Retour aux fondamentaux.

 

La période électorale qui s'annonce va s'avérer révélatrice des profondes mutations qui affectent depuis plusieurs décennies, tant la société que le fonctionnement de la vie politique. Depuis 2017, commentateurs et politologues dissertent déjà sur la décrédibilisation des partis traditionnels, l'éclipse de la séculaire opposition droite-gauche, la disparition des structurations sociales au profit d'un individualisme généralisé, la montée des populismes, tous événements réels, mais sujets parfois d'interprétations hâtives qu'il serait peut-être nécessaire de nuancer.

Il ne fait certes aucun doute que les partis politiques tels qu'ils se sont constitués aux XIX° et XX° siècles s'étiolent. C'est particulièrement net dans l'espace de gauche. Que reste-t-il du parti communiste qui mobilisait un cinquième de l'électorat il y a moins d'un demi-siècle? N'est-il pas rejoint dans l'effacement progressif par le parti socialiste, ex-parti de gouvernement dont la candidate à l'élection de 2022 apparaît créditée de moins de 10% des suffrages? Mais la situation n'est guère plus brillante à droite, où "Les Républicains", héritiers du RPR et de la puissante UMP chiraquienne, éclatent en factions rivales et en candidatures multiples. Partis de gauche et partis de droite sombrent dans la plus grande confusion. Est-ce à dire que les notions de gauche et de droite ont perdu toute signification ou est-ce l'indice  d'un réexamen profond, quelque chose comme un retour aux sources?

 

L'histoire nous offre peut-être un début de compréhension. Quand, il y a deux siècles, les débuts d'un fonctionnement parlementaire appelèrent naturellement à la formation de groupes d'opinion, les termes alors utilisés sont particulièrement expressifs. Dans la Chambre des députés des débuts de la Monarchie de Juillet, après 1830, ce que nous qualifierions aujourd'hui de gauche prend le nom de "Mouvement" alors que la droite se désigne comme la "Résistance" Tout est déjà dit : la gauche s'identifie à l'action dans la perspective d'un progrès à conquérir quand la droite, conservatrice et méfiante, vise au maintien du statu-quo et joue un rôle de frein. C'est peut-être à ce retour aux sources que nous assistons dans la mesure où l'élection de 2022 risque fort d'opposer un volontarisme engagé dans le mouvement à un raidissement réactionnaire ancré dans le repli et le conservatisme : singulier renvoi à des conditions évoquant la préhistoire de la démocratie.

Pourquoi en est-on là? Les causes sont multiples, mais l'essentielle est sans doute ce qu'on peut nommer la désidéologisation. Dans la seconde moitié du XIX° siècle, les partis politiques se sont construits sur des bases théoriques justifiant leurs programmes et leur action. C'est surtout vrai à gauche où, précisément, la volonté de mouvement s'est orientée dans le sens du progrès social et s'est appuyée sur des élaborations idéologiques dont la plus importante fut sans contexte l'analyse de Marx. Or, le propre de toute idéologie est de constituer un cadre rigide d'interprétation peu ouvert aux approches différentes, jusqu'à plier parfois le réel dans le sens de sa grille de lecture. Le marxisme, par exemple, a posé la lutte des classes comme un moteur essentiel de l'histoire. Il est certain que ce modèle convient parfaitement à la société de la première révolution industrielle que Marx a sous les yeux mais qu'en est-il un siècle et demi plus tard? Une classe sociale n'existe qu'à travers un sentiment d'appartenance justement nommé conscience de classe : qu'en reste-il en ce premier quart du XXI° siècle? Alors que les industries ont déserté la France, que l'individualisme libertaire a fait éclater les vieilles solidarités, que le rejet de toute autorité récuse toute forme d'encadrement, où est cette classe ouvrière qui devait faire la révolution? Le déclin des partis de gauche est largement issu de cette conjoncture nouvelle et les populistes ont beau jeu de reprendre le thème de la lutte des classes en opposant le "peuple" aux "élites", ce qui ressemble plus à un antagonisme culturel qu'à un authentique combat social.

A droite, la pression idéologique était moins forte mais il y a toujours eu un courant libéral et un courant autoritaire. La radicalisation du libéralisme propre à la fin du XX° siècle et les dégâts qu'elle a causés (désindustrialisation, explosion des inégalités), l'apparition de faits nouveaux perçus comme des menaces (en particulier l'immigration) ont affaibli le modèle libéral et favorisé un discours appelant à plus d'autorité. Chose nouvelle, cette option a attiré un électorat populaire miné par un sentiment d'insécurité et déçu par une gauche aux promesses toujours reportées. La droite libérale se voir débordée par des courants et des leaders franchement réactionnaires et elle est tentée de rejoindre ceux qui promettent le mouvement.

 

C'est là une situation sans précédent dans l'histoire récente de la France. Elle témoigne de l'ampleur des bouleversements sociaux et culturels qu'impliquent la révolution du numérique et l'inquiétude face à l'avenir, accrue par la menace que représente l'inéluctable changement climatique. Comme il y a deux siècles, on se retrouve devant l'alternative entre l'immobilisme et le mouvement. Mais ce dernier, pour être efficace, ne peut plus être la mise en œuvre d'une grille idéologique, il ne peut être que pragmatisme, que pilotage à vue. On vient de le voir dans le traitement des conséquences de la crise sanitaire : qui se risquera, en 2022, à présenter (comme il y a cinq ans) le candidat Macron comme un néo-libéral au vu des mesures prises durant le quinquennat?

mercredi 22 septembre 2021

Après Kaboul.

 

Après Kaboul.

 

 

Il y a vingt-cinq ans, en 1996, Samuel Huntington, professeur à Harvard, publiait un livre qui eut aussitôt un grand retentissement et fut traduit l'année suivante en français sous le titre "Le choc des civilisations". L'universitaire américain décrivait un monde établi sur la base de grandes civilisations, construites indépendamment les unes des autres sur des bases historiques, culturelles, religieuses différentes, et se trouvant en situation conflictuelle à l'heure de la mondialisation. L'ouvrage fut d'autant plus controversé qu'il servit en partie d'argumentaire aux néoconservateurs américains qui poussèrent aux interventions militaires au Moyen-Orient, après le 11 Septembre, présenté lui-même comme l'exemple accompli de violents antagonismes culturels.

Même si le livre a vieilli et que nombre des critiques adressées à Huntington se sont avérées valables, il faut lui reconnaître le mérite d'avoir suscité une réflexion sur la nature des grands systèmes culturels qui permet une meilleure compréhension de la situation actuelle. A la fin du dernier millénaire, alors que le contexte technique et économique jouait dans le sens d'une unification de l'humanité, il apparaissait clairement combien, sur les bases d'une histoire culturelle propre, la vision du monde et de son avenir différait entre les quatre grandes civilisations majeures structurant les espaces chinois, indien, le monde musulman et ce qu'on nomme "l'Occident", (qu'il serait plus judicieux, nous le verrons, de définir comme civilisation euro-atlantique). Si traditionnellement la Chine et l'Inde ne s'étaient guère montrées expansives, l'Islam et l'Occident, en revanche, avaient visé de manière différente à l'universalité et persistaient en ce sens à la fin du XX° siècle. Alors que les promoteurs de l'islamisme radical en plein réveil promettaient l'islamisation du monde entier comme concrétisation d'un dessein divin, les Occidentaux voyaient dans la diffusion mondiale des techniques et des valeurs portées par leur propre culture l'aboutissement d'une sorte d'émancipation du genre humain.

 

Cette dernière prétention ne manquait pas d'arguments au vu de l'histoire de ce système culturel. Né dans l'espace méditerranéen à la fin du dernier millénaire avant notre ère, il avait affirmé dès ses origines l'autonomie de l'individu, concept de la pensée grecque antique repris et porté par le christianisme (qu'on peut considérer comme un syncrétisme entre le monothéisme juif et l'hellénisme). Après une longue maturation, cette vision de l'homme et du monde s'était affirmée avec éclat à partir du XV° siècle, créant en quelques décennies les bases d'une expansion planétaire et remettant en cause les explications de nature religieuse au profit de l'appel à la rationalité. En promouvant la créativité individuelle et en affirmant l'autonomie du sujet, l'Occident allait inventer à la fois le capitalisme et la démocratie, mettant en forme leurs principes dans les Déclarations des droits de la fin du XVIII° siècle et posant d'emblée leur universalité.

Il faut dire que depuis 1500, la quasi totalité des progrès techniques et le développement des connaissances scientifiques à l'échelle mondiale étaient le fait de la civilisation occidentale. Celle-ci allait donc finalement être perçue par ses concepteurs comme un modèle indépassable propre à unifier l'humanité en disqualifiant les autres systèmes culturels, voués à une occidentalisation incontournable. Cette conviction imprègne au XIX° siècle les entreprises coloniales qui instaurent une hégémonie des puissances européennes sur une grande partie de la planète. Au point que les conflits internes entre Occidentaux dans la première moitié du XX° siècle se transforment aussitôt en guerres mondiales.

 

Ce sont ces dernières qui compromettent la prépondérance géopolitique de la civilisation occidentale, devenue euro-atlantique quand son prolongement nord-américain, les Etats-Unis, s'affirme comme la plus grande puissance mondiale, marginalisant ainsi les fondateurs européens. Ce déclin coïncide avec le réveil des autres systèmes culturels, dépréciés depuis deux siècle par l'efficacité occidentale, regain qui se réfère à leur passé propre, mais prend des formes différentes. Si l'Inde et le monde musulman régresse en basculant dans l'obscurantisme religieux, il n'en va pas de même de la Chine. Celle-ci s'engage, après trois décennies d'une idéocratie aventureuse qui a eu au moins le mérite de restaurer l'état et le prestige du vieil empire, dans la voie qu'avait déjà suivie un siècle plus tôt un élément périphérique de l'aire culturelle chinoise : le Japon. Elle consiste à emprunter à l'Occident ses méthodes et ses techniques gages de son efficacité, mais sans répudier ses propres racines. L'essor chinois du début du XXI° siècle repose sur ce mariage entre les techno-sciences (où l'intelligence chinoise excelle déjà) et la reconstruction modernisée de l'état centralisé où, sous la direction d'une autorité suprême personnalisée, une oligarchie cooptée administre la société, jadis la classe des lettrés, aujourd'hui le parti communiste.

On se retrouve alors dans une perspective huntingtonienne : le choc entre deux conceptions du devenir de l'humanité, l'universalisme libéral de l'Occident exaltant l'autonomie de l'individu contre la suprématie du collectif organisée par la toute-puissance étatique.

 

En ce début de siècle, les Occidentaux apparaissent perdants, victimes du simplisme complaisant d'une diplomatie américaine qui n'a jamais brillé par sa subtilité et qui a cru naïvement qu'un modèle culturel s'exporte comme un produit marchand. On vient d'en voir les effets en Afghanistan... Dans le bras de fer qui s'annonce entre l'Occident et la Chine, il va falloir se montrer plus modeste. Le modèle occidental de l'individualisme libéral garde un grand pouvoir de séduction auprès de ces classes moyennes urbaines que génèrent les transformations économiques. mais l'ampleur des problèmes qui s'annoncent avec le dérèglement climatique exige des mesures que seul (hélas!) un pouvoir autoritaire est capable d'imposer. Nul n'est en état d'anticiper l'avenir et le temps des idéologies prédictives est passé. Peut-on rêver d'opposer au choc des civilisations un effort de synthèse qui retiendrait de chaque modèle culturel ce qu'il a produit de meilleur et qui a effectivement valeur universelle?

jeudi 12 août 2021

Etranges rebelles.

 

 

Etranges rebelles.

 

Ainsi, nous voyons chaque samedi des manifestations récurrentes, à l'image des gilets jaunes de 2019. Cette fois, elles contestent la mise en place du passe-sanitaire attestant la vaccination anti-covid. Du moins, c'est le prétexte avancé car il est difficile de se retrouver dans ces rassemblements hétéroclites, où l'insoumis fidèle à Mélenchon côtoie le nationaliste d'extrême-droite et le libertaire intransigeant le catholique traditionaliste irréductiblement hostile au mariage homosexuel.

Tous n'ont qu'un mot qui les rallie : "liberté"! On peut s'interroger sur le sens qu'il recouvre selon les convictions de celui qui le clame, mais il a en commun d'affirmer la prédominance absolue de l'autonomie individuelle sur les exigences de la vie sociale et les contraintes du collectif. On ne me commande pas, je fais ce que je veux faire, on ne m'impose aucune obligation. Certaines pancartes sont éloquentes : "On n'introduira jamais dans mon corps un liquide étranger". Le farouche inflexible qui la brandit doit certainement s'interdire de boire un whisky ou une vodka...

Surtout, à bien considérer les choses, refuser le passe-sanitaire, document nécessairement provisoire puisque lié à la pandémie, revient à contester tout ce qui vient  s'opposer de manière obligée au libre exercice de l'autonomie individuelle : le permis de conduire, la limitation des vitesses routières, l'interdiction de fumer dans les lieux publics, la liste serait longue... Toute astreinte émanant de l'autorité publique annonce la dictature. A regarder les affirmations brandies, à voir les références aux totalitarismes du XX° siècle dont on mesure l'indécence, on se dit nécessairement que nos manifestants ont une bien faible idée de ce qu'est réellement un régime dictatorial. D'ailleurs, si c'était le cas, ils ne seraient certainement pas là à gesticuler dans la rue et ils auraient déjà appris ce qu'est une vraie répression policière...

 

Tout cela est étrange et l'on devine qu'il s'y dissimule d'autres motivations. Quelques pancartes, quelques clameurs éclairent : le dénominateur commun de ces rassemblements disparates est en réalité la haine (le mot n'est pas trop fort) du président Macron.

Qu'a-t-il donc fait pour justifier une telle détestation? On se le demande. Il avait certes en début de mandat entrepris des réformes de fond qui heurtaient les conservatismes et bousculaient certains intérêts vite qualifiés d'acquis, mais l'irruption de la pandémie avait fait suspendre, du moins provisoirement, toute entreprise politique au profit des mesures sanitaires. Et là aussi, face à des occurrences imprévisibles et à des décisions d'urgence, le gouvernement en place, si l'on en croit les observateurs étrangers, ne s'était pas si mal débrouillé, au moins aussi bien que chez nos voisins où certains avaient un peu prématurément crié victoire! Alors, quel travers justifie une telle exécration?

Il est difficile d'y répondre car on sort là du politique pour entrer dans le mental. Hors les politiciens de divers bords dont l'unique objectif est de ravir la place, les détracteurs de Macron obéissent à une sorte de pulsion qui rappelle le réflexe infantile qui, à l'école, conduit la masse des médiocres à détester les bons élèves et spécialement les "premiers de la classe". Ils sont révulsés par cet homme jeune, dynamique, résolu, ne reculant pas devant le franc-parler et l'accusent d'arrogance, d'autoritarisme et d'aspiration à la dictature..

 

Là est peut-être un début d'explication moins subjectif. Des décennies d'approche sociétale ultralibérale ont induit un individualisme libertaire qui en est arrivé à récuser toute autorité, y compris celle qui se fonde sur le crédit de la science. Non seulement on ne me commande pas, mais on ne cherche pas à m'endoctriner et je me fais mon opinion moi-même. Le problème est de savoir sur quelle base. Quand une manifestante explique à un journaliste qu'elle a tout compris, que le Covid a été créé pour diminuer la population et les vaccins pour enrichir les groupes pharmaceutiques, on mesure l'étendue de la régression. Cette défiance généralisée à l'égard de toute compétence soupçonnée d'attenter à sa souveraineté personnelle aboutit à des comportements puérils.

Rassurons-nous néanmoins. Ces étranges rebelles, ces contestataires bruyants ne sont qu'une poignée que l'ampleur de leurs contradictions interdit de devenir une force. Hormis les extrémistes prêts à tout pour glaner des voix, les opposants politiques à Macron ne veulent pas se compromettre avec ces agités.

Il serait intéressant et instructif (par exemple) de demander à un catholique traditionaliste qui crie à la défense de la liberté s'il intègre à cette belle proclamation celle de la liberté d'avorter...

mardi 29 juin 2021

Le dilemme de la gauche.

 

Le dilemme de la gauche.

 

La crise sanitaire a peut-être joué un rôle d'accélérateur, mais une certaine unanimité se fait autour de l'idée que nous sommes à un tournant capital : les changements climatiques qui s'annoncent obligent à une profonde révision de nos modes de fonctionnement et il va falloir prendre d'urgence des mesures drastiques si nous voulons éviter d'affronter des problèmes qui pourraient à terme menacer l'existence même de l'humanité. Cette prise de conscience s'accompagne d'une audience accrue de l'écologie politique et, contrairement à une idée communément admise, cette occurrence interpelle une pensée de gauche déjà en crise suite à l'échec, à la fin du XX° siècle, des entreprises qui s'étaient voulues l'application des modèles socialistes conçus un siècle plus tôt.

 

Depuis ses origines au XVIII° siècle, la pensée de gauche se confond avec l'idée de progrès (au point qu'on a parlé à son propos de progressisme). Cette démarche s'est d'abord voulue politique et s'est située dans le sens de l'avènement de la démocratie libérale représentative. Puis, au XIX° siècle, face aux bouleversements sociaux générés par la révolution industrielle, elle s'est engagée en faveur de l'émancipation des couches populaires et de l'amélioration de leur sort. Elle s'est donc centrée sur l'élévation du niveau de vie, ce qui revient à offrir de meilleures conditions matérielles et des moyens d'accéder à une condition sociale satisfaisante, ce qu'on traduit aujourd'hui par progression du pouvoir d'achat et, donc, de possibilité de consommer.

Si, dans cette perspective, les gauches révolutionnaires ont échoué, celles qui s'inséraient dans le fonctionnement des démocraties libérales (les social-démocraties) ont incontestablement réussi en permettant l'accession d'une large fraction du prolétariat à ce statut social qualifié au XIX° siècle de "petit-bourgeois" et que nous nommons aujourd'hui "classes moyennes". Mais cette réussite s'est opérée sur la base du développement conjugué d'un système productiviste abaissant les coûts et d'une société largement consumériste. Or, ce sont précisément ces options que dénonce aujourd'hui l'écologie et c'est leur remise en cause qui est le fondement de son projet. Il faut donc constater qu'il y a contradiction radicale entre ce qui a été le programme séculaire de la gauche et les mesures que prône l'écologie face aux menaces qui se précisent.

 

Il faut en effet considérer lucidement que les changements dont les écologistes disent l'urgence mettent un terme au progrès considéré comme l'amélioration constante des conditions matérielles. L'enchérissement inévitable du prix de l'énergie, celui des produits agricoles suite à l'abandon des méthodes intensives, le coup d'arrêt donné à la consommation sans frein pénalisent nécessairement les catégories sociales que la politique de gauche avait sorties de la nécessité jusqu'à leur faire accéder à la relative aisance propre aux couches favorisées. Aussi, derrière les convergences circonstancielles auxquelles nous venons d'assister durant la dernière période électorale, se cachent bien des non-dits et des contradictions. A y regarder de près, on constate même que les mesures écologiques ne peuvent que s'opposer à un programme de gauche et braquer par là-même son électorat populaire. C'est une mesure écologique (une taxation des carburants) qui a déclenché en 2018 le mouvement des "gilets-jaunes". Qu'en serait-il d'une augmentation des denrées de base, du prix des transports, de l'exigence de l'isolation des habitats, de l'envol du coût de l'énergie? Certes, on pourrait imaginer une aide de l'Etat, comme on l'a vu face à la pandémie, mais elle aurait nécessairement ses limites et finirait toujours par engendrer un alourdissement fiscal.

 

On mesure face à ces perspectives le dilemme de la gauche. Indissolublement liée à l'idée de progrès, elle voit celle-ci radicalement reconsidérée et son assimilation  à l'accroissement du bien-être matériel remise en cause face aux menaces que les changements climatiques et l'épuisement prévisible des ressources non-renouvelables  font peser. C'est une révolution copernicienne qu'il lui faut accomplir mais, du même coup, elle risque d'être interprétée dans les couches populaires qui lui faisaient confiance comme une trahison. Et ce bouleversement existentiel survient au lendemain même des échecs des gouvernements qui se disaient socialistes.

En fait, dans ce réexamen global, il va falloir prendre en compte les transformations accélérées du monde qui rendent caduques les modèles et les projections du XIX° siècle auxquels la pensée de gauche s'était référée. Que signifie la lutte des classes définie par le marxisme dans une société où triomphe l'individualisme, où les regroupements communautaires se substituent à la conscience de classe, où la vraie fracture est fondée sur la connaissance et différencie les sur-instruits maîtrisant les questions des sous-éduqués prompts à croire les explications simplistes et les promesses inconsidérées des démagogues populistes? Comment concilier l'idée de progrès et les impératifs écologiques qui appellent, non au toujours plus, mais à une sobriété consentie que les moins favorisés considéreront nécessairement comme une paupérisation?

La démarche n'est sans doute pas impossible, mais le chemin apparaît escarpé! Au fond, la base de l'idée de progrès telle que la pensée de gauche l'a énoncée en se constituant reste peut-être l'optimisme, une confiance dans l'homme et ses capacités à dépasser les problèmes.

Reste à l'interpréter et à le faire admettre après des siècles de similitude entre progrès humain et élévation du niveau de vie. Cela prendra nécessairement du temps.

mardi 22 juin 2021

Où sont les citoyens?

 

Où sont les citoyens?

 

Ainsi, lors des élections départementales et régionales du 20 juin, un tiers seulement des Français s'est comporté en citoyen. Nous retrouvons singulièrement là la situation qui prédominait au temps des régimes censitaires, où l'on différenciait les citoyens "actifs" (pourvus du droit de vote) des citoyens "passifs"(qui en étaient privés). Et l'on oublie le long combat mené voici deux siècles par ces derniers pour obtenir ce suffrage universel qui fut la grande victoire de la révolution de 1848. Car être exclu du scrutin conduit à subir un pouvoir et une administration que l'on n'a pas choisis, autrement dit, se trouver dans une condition effective de sujet.

Nos abstentionnistes de 2021 ont-ils conscience de cela? Réalisent-ils que ne pas aller voter n'est pas un geste politique (à la différence du vote blanc), mais la concrétisation de ce "plus rien à foutre" dont le politologue Brice Teinturier a fait le titre d'un livre prémonitoire. Et que leur attitude témoigne de cette sorte d'infantilisation de la société que "Le Canard enchaîné" a parfaitement résumée dans une manchette constatant que "les Français s'intéressent plus au foot qu'aux élections régionales" Panem et circenses (du pain et les jeux du cirque), réclamait la plèbe romaine : du pouvoir d'achat et du football, pourrait-on traduire dans la France d'aujourd'hui.

Certes, on peut mettre en avant une certaine opacité des attributions de la région et une forme d'insouciance au lendemain des contraintes de la crise sanitaire, mais qu'on ne vienne pas tenir des discours sur l'inutilité du vote ou le pouvoir d'une oligarchie. On comprend l'abstention des Iraniens face à une caricature électorale sans vraie compétition puisque les candidatures d'opposition ont été systématiquement invalidées et qu'il n'est pas de possibilité de choix. Ce serait plutôt le contraire en France au vu de la multiplicité des listes. Quant à la prétendue oligarchie dirigeante, c'est précisément le vote qui la rend révocable.

Un autre argument cher aux démagogues populistes est d'alléguer que le système représentatif confisque le pouvoir au peuple et que la vraie démocratie ne peut être que directe. Un récent exemple devait pourtant appeler à réfléchir. Nos voisins suisses, on le sait, pratiquent régulièrement des consultations référendaires sur des questions que, précisément, le "peuple" doit trancher. Ainsi, récemment, l'actuelle préoccupation écologique a fait qu'on a soumis au vote populaire deux questions : doit-on prohiber dans l'agriculture l'usage du glyphosate, ce redoutable herbicide qui empoisonne les sols, et est-il souhaitable que pour diminuer l'empreinte carbone, il soit mis en place une progressive taxation des carburants. La réponse des consultés a été claire : à une large majorité, ils ont voté la poursuite de l'utilisation du glyphosate et ils se sont refusés à toute augmentation de l'essence et du gazole… Vox populi, vox dei, pour rester dans les références antiques.

Cette désinvolture civique interroge dans la perspective de l'élection présidentielle de l'année prochaine. Dans l'hypothèse d'un nouveau duel Macron–Le Pen, qui n'est pas improbable, quoi qu'on en dise, que va-t-il alors se passer? Quelles pourraient être les conséquences de l'abstention?

Pour comprendre l'occurrence, rappelons-nous l'élection américaine de 2016. Combien d'électeurs démocrates (que nous considérerions dans notre grille d'interprétation comme "de gauche") se sont alors raidis, refusant le vote Clinton pour ne pas cautionner l'establishment et préférant une abstention intransigeante. Leur retrait a favorisé (c'est mathématique) la candidature Trump et ce dernier s'est trouvé élu. Rien de tel que l'expérience vécue pour venir à bout des préjugés : après quatre années de Trump, il n'a manqué aucune voix à Joe Biden et les belles âmes se sont alors aisément laissées convaincre. Il faut en ce sens rendre hommage à la lucidité du sénateur Bernie Sanders, plus clairvoyant que nombre de nos faiseurs d'opinion. Peut-être faudrait-il en France cinq années de gouvernement des nationalistes réactionnaires pour remettre les pendules à l'heure…?

La démocratie libérale représentative a été l'une des grandes avancées historiques de la civilisation occidentale. Elle s'est établie sur la base des trois étapes cruciales que furent les révolutions de 1688 en Angleterre, de 1776 aux Etats-Unis, de 1789 en France. Elle a mis en place ce que Winston Churchill considérait avec humour comme le moins mauvais des régimes politiques. Elle nécessite simplement la présence et la participation de citoyens, autrement dit d'adultes responsables et non de consommateurs égoïstes et infantilisés prompts à dénoncer un prétendu "système" et qui se dérobent quand on leur demande de formuler leur avis.

jeudi 27 mai 2021

Arrêtons d'avoir peur

 

Arrêtons d'avoir peur.

Ce qui frappe au vu des réactions à la pandémie survenue début 2020, c'est la résurgence dans nos sociétés avancées d'une sorte de peur collective comparable à celle que les historiens décrivent lors des grandes épidémies du passé. Comme si le Covid-19 avait réveillé des réflexes ancestraux venant bouleverser les attitudes communes.

La peur étant une conseillère exigeante, bien des conduites se sont modifiées. Ainsi a-t-on vu indignés, rebelles, révoltés, insoumis de tout poil se plier soudain à la discipline du masque et du confinement (hormis quelques irréductibles qui ont rejoint faute de mieux les thèses complotistes ou l'apologie de quelques charlatans). Alors qu'il était de bon ton pour certains d'afficher de vives réserves à l'égard des vaccinations, on a vu les mêmes se précipiter pour obtenir une injection et s'en prendre vivement aux lenteurs de l'administration. L'alarme était telle que contre l'avis justifié de l'Education nationale, des parents affolés réclamaient la fermeture des écoles alors qu'il était prouvé que la contagion menaçait surtout dans les familles et non en milieu scolaire. Une des leçons des mois que nous venons de vivre est que l'esprit frondeur prétendument propre aux Français relève plus de la posture que de la sédition. La peur, serait-elle largement irrationnelle, rend chacun docile et discipliné.

Mais peut-être, justement, conviendrait-il de nuancer et de retrouver raison. Non qu'il s'agisse de nier l'importance et la portée de cette pandémie, mais simplement d'en ramener les proportions à leur juste mesure. Nous ne sommes plus au temps de la peste noire ni même de la grippe espagnole. Déjà, nous avons la chance d'être parvenus à un niveau de connaissance qui a permis de présenter en un temps record une gamme de vaccins efficaces, aboutissement de recherches conduites souvent depuis des décennies et dont l'urgence de la situation a simplement hâté l'application. Le 21 mai, l'OMS a publié un rapport estimant à 6 à 8 millions de morts le bilan mondial actuel de l'épidémie. L'incertitude de la fourchette tient au fait qu'hormis l'Europe et l'Amérique du Nord, où l'information est libre, les chiffres fournis par les états "illibéraux" sont très sujets à caution. Quoi qu'il en soit, on est très loin des 44 millions de morts que causa il y a un siècle la grippe espagnole.

Alors, arrêtons d'avoir peur. Les gouvernements ont raison quand ils décident un retour progressif à la normalité en ne conservant qu'un ensemble de mesures-barrières  minimum. En France, la récente enquête du Cevipof (le centre de recherches politiques de Sciences Po) montre que la lassitude commence à l'emporter largement sur la méfiance et la peur. Le coronavirus ne va pas disparaître, nous allons devoir cohabiter avec lui comme nous cohabitons avec l'agent de la grippe sans que ce dernier ne provoque les dégâts de jadis car nous avons appris à nous en défendre. Et restons lucides à ce propos.

Dans un entretien accordé au "Monde" début mai, le philosophe André Comte-Sponville constate : "il y a eu 100.000 morts du Covid-19 en France en quatorze mois. Dans la même période, 700.000 personnes sont décédées d'autre chose, 150.000 personnes meurent du cancer chaque année". Et il s'étonne "qu'une maladie dont le taux de létalité est de 0,5%, dont l'âge moyen des décès est 81 ans (…) soit une catastrophe sans précédent". Comte-Sponville s'indigne même en considérant que les conséquences économiques et sociales frappant essentiellement les jeunes, c'est, dit-il "une inversion de la solidarité intergénérationnelle". Il trouve effrayant que la priorité des priorités ait été le sort des octogénaires (lui-même va atteindre 70 ans).

 

Enfin, il est des signes encourageants, les Français retrouvent leurs habitudes. Toujours selon l'enquête du Cevipof, 58% d'entre eux considèrent que le gouvernement a (évidemment) mal géré la crise sanitaire, 47% pensent que toute cette affaire n'a pour but que la surveillance et le contrôle des citoyens et 51% sont persuadés que les médias répandent de fausses informations.

Avec les allègements en vue, manifestations et défilés vont pouvoir reprendre! Les black-blocs vont pouvoir troquer le masque contre la cagoule!