jeudi 23 juillet 2020

Dérives


Dérives.

Le féminisme est une démarche noble et légitime. En militant pour la reconnaissance de l'égalité dans la différence, il vient corriger le postulat millénaire d'une prétendue supériorité masculine (le patriarcat), sacralisée par les monothéismes qui ont fait du Dieu unique et créateur un principe masculin (le Père) et écarté de l'espace divin toute déité féminine. Il vient protéger la femme des entreprises des prédateurs sexuels qui abusent d'une position de pouvoir pour laisser leurs pulsions élémentaires submerger toute forme de civilité, comme l'a montré, suite à l'affaire Weinstein aux Etats-Unis, l'émergence du site "MeToo". Hélas! Il n'a pas fallu long temps pour que surgissent alors les radicalités, comme toujours déviantes et destructrices et dont, en France, le site "Balance-ton-porc" a été l'exemple, véritable appel à la délation et porte ouverte aux ressentiments et aux haines recuites, quand ce n'est pas aux manipulations politiciennes.
En ce sens,les diatribes dont sont victimes en France deux ministres, MM. Darmanin et Dupond-Moretti, sont révélatrices. Nous avons déjà ici évoqué le cas Darmanin. Voici une personnalité de premier plan accusé d'un viol qu'il aurait commis il y a une dizaine d'années, quand il était Maire de Tourcoing. La justice ayant été saisie, deux classements sans suite et un non-lieu n'y ont rien fait et une relance en appel, justifiée semble-t-il par un vice de forme, permet à nouveau d'alimenter la suspicion et de faire campagne. Or, étrangement, nul ne s'attarde sur la personnalité pour le moins trouble de l'accusatrice, ex call-girl condamnée pour harcèlement et chantage, et qui tentait précisément de contacter le Maire pour trouver un appui ou une protection face à ce jugement! Suggérait-elle une compensation en nature que M. Darmanin aurait eu la faiblesse d'accepter et qui permettrait aujourd'hui une autre forme de chantage? Apparemment, personne ne paraît se poser la question.
Le cas de M° Dupond-Moretti est encore plus exemplaire. Nul soupçon de prédation sexuelle, là, mais des propos que nos militantes radicales jugent insultants ou misogynes! Certes, on sait que le grand avocat n'a pas la langue dans sa poche et qu'il ne déteste rien de plus que les censures et les préciosités langagières du "politiquement correct", mais le fait d'appeler un chat un chat est-il devenu dans nos sociétés douillettes un acte délictueux? On peut supposer que pour M° Dupond-Moretti, un aveugle n'est pas un mal-voyant ou un imbécile un mal-comprenant et nous laissons au lecteur le soin de deviner par quel mot il traduirait l'anglicisme "call-girl", mais est-ce là une preuve de mépris ou un souci de vérité, n'en déplaise aux militantes radicales?
A prendre au pied de la lettre le féminisme radical, c'est la sexualité elle-même qui est condamnable, prélude à un néo-puritanisme. Comment interpréter la déclaration de l'universitaire américaine Marilyn French quand elle écrit que "les hommes sont engagés dans une guerre mondiale contre les femmes" sinon comme l'appel à la prohibition de toute relation entre les uns et les autres? Le 16 juillet dernier, le journal "Le Monde" a publié quatre tribunes sur la question : deux défendant les thèses radicales, deux prenant leurs distances relativement à celles-ci. Les premières associaient un texte assez général, signé par 91 intellectuelles de divers pays du monde (dont on peut s'interroger sur l'étendue précise des connaissances qu'elles avaient du contexte français), à un propos de Mme Rachida Dati, qu'on avait connue  mieux inspirée et qui était en fait une pique dirigée contre le Président Macron. Parmi les deux autres, l'une rappelait judicieusement que les réseaux sociaux et les campagnes de presse n'ont pas à se substituer à la justice, la suivante, signée de Mme Noëlle Lenoir, juriste, membre honoraire du Conseil constitutionnel, dénonçait précisément les dérives radicales. "Il est temps, concluait-elle, que nous réagissions et que les responsables politiques attachés à notre modèle de vivre-ensemble s'expriment sans crainte pour défendre, contre le sectarisme, notre héritage des Lumières".
Ne soyons pas naïfs. Les attaques actuellement dirigées contre deux personnalités ministérielles ont pour but réel d'affaiblir le gouvernement et leurs protagonistes font flèche de tout bois. Mais ce qui est inquiétant, c'est l'argumentaire dans lequel ils puisent. Il n'est pas admissible que le combat contre le patriarcat ou la défense des femmes face à toute violence soient confisqués à des fins politiciennes. On ne dira jamais assez combien les dérives radicales sont préjudiciables à ce qu'elles prétendent assumer. L'ultralibéralisme a abîmé le libéralisme et perverti la démocratie, ouvrant la porte aux populismes, à l'installation en Europe de régimes "illibéraux", consolidant ailleurs le pouvoir d'oligarchies autoritaires. L'ultraféminisme discrédite le féminisme authentique, donnant aux divers réactionnaires des arguments pour le dénigrer. Il doit être démystifié, à l'image de tous les sectarismes.

mardi 14 juillet 2020

Le vrai sens des mots.



Le vrai sens des mots.
Revenir au sens exact des mots communément employés peut être très éclairant, parfois même explicatif. Trop de termes sont devenus approximatifs, avec un sens si dérivé qu'on déforme ou obscurcit le propos. Ainsi en est-il de "racisme", dont on oublie qu'il désignait à sa création, au XIX° siècle, une idéologie fondée sur des considérations se voulant scientifiques qui postulaient l'existence de races humaines aux capacités inégales. Démenties depuis longtemps, ces théories n'ont plus aucun défenseur et ce qu'on nomme "racisme", en France, actuellement, est plus un condensé de xénophobie, d'incompatibilité culturelle, de méfiance (et parfois de bêtise) que d'affirmation idéologique. L'extension du terme est si excessive qu'on en vient à proférer des absurdités du type "racisme anti-jeune" ou "racisme anti-musulman", comme si ces catégories relevaient d'une définition ethnique!
Mais l'étude d'un autre mot, "révolution", peut s'avérer édifiante à la lumière de l'histoire récente. En 1989, quand on célébrait le deux centième anniversaire de la Révolution française, le grand linguiste Alain Rey s'y était attelé*. Venu du latin volvere, qui induit l'idée d'une courbe, d'un enroulement, "révolution" apparaît au Moyen-âge, en français et en anglais, dans le langage des astrologues et des astronomes (on ne fait pas à l'époque la différence) : il désigne le mouvement cyclique d'un astre et quand le progrès de la science, avec Copernic et Galilée, aura permis d'y voir plus clair, il s'identifiera à une courbe fermée, l'orbite des planètes autour du Soleil. Le sens initial du mot révolution implique donc un mouvement qui ramène à son point de départ.
C'est ainsi qu'il entre en politique dans la langue anglaise, au XVII° siècle, sous la plume d'Edward Hyde, comte de Clarendon, qui, dans son "Histoire de la Grande Rébellion et des guerres civiles en Angleterre", (qui rend compte de ce que nous appelons volontiers la première révolution anglaise, celle qui renverse la monarchie et porte au pouvoir Oliver Cromwell), parle de "révolution" pour désigner... la restauration de la royauté par Charles II, autrement dit, le retour à la situation antérieure. Les événements tumultueux des années 1640/1650 seraient donc comparables au cycle d'un astre qui, au terme d'un long parcours, revient au point d'où il était parti. En 1660, Thomas Hobbes est très clair quand il écrit :"J'ai vu dans cette révolution un mouvement circulaire du pouvoir souverain"**.
Même interprétation pour qualifier, toujours en Angleterre, la déposition de Jacques II en 1688. Cette fois, le mot devient officiel, la "Glorieuse Révolution", qui a permis au Parlement d'écarter un souverain tenté par l'absolutisme et converti au catholicisme a restauré, cette fois, les traditions du gouvernement parlementaire patiemment construites depuis le XIII° siècle. Là encore, il s'agit d'un retour aux sources, le rétablissement d'un état antérieur mis à mal par un pouvoir transgressif. C'est alors que spécialement en français, le mot connaît une extension de sens qui introduit une idée de fracture, véritable inversion puisque au delà de l'acception étymologique impliquant un cycle se refermant sur lui-même, les auteurs français (Montesquieu, Mably, Diderot) conçoivent un modèle clivant, une rénovation, véritable projection en avant dans un inconnu à construire. Les événements d'Amérique et l'institution de la première démocratie moderne viendront confirmer cette interprétation. C'est tout naturellement que les nouveautés de 1789 et l'affirmation de la souveraineté du peuple seront donc d'emblée qualifiées de "révolution". La révolution est devenue une rupture de la continuité historique et cette définition va désormais prévaloir.
Mais à y regarder de plus près, le sens initial ne garde-t-il pas sa pertinence? Considérons la Révolution française : au terme de dix années de tumulte et de violence, le régime que Bonaparte met en place sous le Consulat ne serait-il pas un Ancien Régime amélioré? Certes, plus de droit divin, plus de société d'ordres et de privilèges divers, mais en créant une organisation politique très centralisée s'appuyant sur une administration efficace, la république consulaire ne réalise-t-elle pas ce que la royauté avait rêvé de faire sans y parvenir, le pouvoir royal étant constamment entravé par les reliquats du passé féodal et les autonomies diverses? En ce sens, le rétablissement, avec l'Empire, d'un souverain héréditaire est même un point d'orgue! Certes, demeure l'apport idéologique de la Révolution, la souveraineté du peuple, germe de démocratie, la Déclaration des droits de l'homme, fondement du libéralisme, mais comme l'a montré François Furet***, il faudra presque un siècle pour que ces principes soient réellement mis en oeuvre, sous la III° République, dans les années 1880. En résumé, on pourrait lire la crise révolutionnaire de la fin du XVIII° siècle comme un mouvement cyclique déguisé et l'aboutissement des idées nouvelles prônées en 1789 comme un long cheminement historique étalée sur quatre générations. On est loin d'une brutale rupture.
Les révolutions du XX° siècle ne feraient-elles que confirmer cette lecture? Qu'en est-il de la révolution bolchevique russe de 1917, qui prétendait instaurer le communisme et la société sans classe? Au terme de presque trois-quarts de siècle, le système soviétique s'est comme évaporé et nous avons vu revenir l'entreprise privée et les hiérarchies sociales. Mieux, 70 ans de propagande anti-religieuse au sein d'un état se proclamant athée a abouti à un réveil du christianisme orthodoxe. Les églises sont pleines, on bénit les avions de combat et on introduit même le concept de Dieu dans la nouvelle constitution. D'ailleurs, à bien y regarder, le régime du président Poutine,  ressemble étonnamment à ce tsarisme constitutionnel mis en place par les ministres Witte et Stolypine après les troubles de 1905. Même le chef de l'Etat, s'il n'est plus héréditaire, est à présent installé pratiquement à vie... N'est-ce pas là un mouvement cyclique nous ayant ramené au point de départ?
Et que dire de la révolution maoïste chinoise, décidée non seulement elle aussi à mettre en place le communisme, mais allant jusqu'à vouloir rompre avec des millénaires de traditions culturelles considérées comme des vieilleries? Mao à peine mort, on a vu se réinstaller un capitalisme particulièrement dynamique tandis que le pouvoir, conservant les dispositions autoritaires et ultra-centralisées du régime révolutionnaire, retrouvait des pratiques rappelant les séculaires traditions impériales justifiées par cette éthique confucianiste que Mao avait voulu éradiquer. Là aussi, la pérennité du mandat du chef de l'Etat ajoute à la comparaison avec le passé et fait penser à un mouvement cyclique.
Les révolutions ne sont pas des ruptures, mais plutôt des réajustements intervenant quand les institutions se sclérosent. On ne fait jamais table rase, l'histoire n'avance pas par bonds et les changements apparaissent au terme de longues évolutions qui ne renient jamais complètement un substrat culturel construit de siècle en siècle. Comme quoi, si l'on veut rester lucide, le vrai sens des mots, leur acception étymologique sont toujours à considérer. Les dérives langagières s'avèrent particulièrement toxiques.
*. A.Rey. "Révolution. Histoire d'un mot". 1989.
** Thomas Hobbes. "Behemoth" IV° dialogue. 1660
*** François Furet. "Penser la Révolution française". 1978.

vendredi 26 juin 2020

Le temps de (bien) avant.


Le temps de (bien) avant.

On parle beaucoup, par les temps qui courent, d'un "temps d'après" qui s'opposerait au "temps d'avant", entendons avant la pandémie du Covid19 et ses multiples conséquences. Mais, existe-t-il tant de différences entre hier et demain? Les vrais bouleversements n'ont-il pas eu lieu durant le dernier siècle, progressivement certes, mais en un temps historiquement très court, si court que les gens âgés encore en vie les ont traversés. L'examen de quelques chiffres risque là d'être très instructifs.

Une personne née dans l'entre-deux-guerre est venue au monde dans une France qui était alors l'une des principales puissances mondiales, dominant un empire planétaire de plus de 12 millions de km2 sur lequel, à l'instar de l'Empire britannique, "le soleil ne se couchait jamais". Elle achève sa vie dans un pays qui, certes, compte encore, mais qui, réduit à son espace européen, est un nain à côté des colosses démographiques et économiques qui montent.
Elle a assisté à des transformations sociales jamais vues à l'échelle d'une vie humaine. Retenons le simple exemple du recensement de la population de 1931. Il témoigne d'un événement notable, l'égale répartition entre ruraux et urbains : 50% des Français vivent en ville, 50% dans les campagnes. Or, à cette époque, mis à part le petit nombre d'artisans, de commerçants, de fonctionnaires présents dans les villages, la population du milieu rural est formée d'agriculteurs (on dit alors de paysans). En 2020, il n'en reste que 4% dont un tiers a plus de 55 ans. L'immense paysannerie qui avait été majoritaire jusque 1931 et qui représentait encore à ce moment la moitié de la population s'est comme évaporée. La grande majorité des habitants actuels de zones rurales ne sont plus agriculteurs au point qu'on a inventé le mot "rurbain" pour désigner les gens qui habitent la campagne et qui travaillent en ville.
Dans un autre domaine, notre personnage-type, aujourd'hui largement octogénaire, est né dans une France encore très attachée aux croyances religieuses, et spécialement à la foi catholique. Baptêmes et Premières Communions étaient des rites familiaux presque universels, même chez ceux dont l'engagement religieux restait faible En 1950, encore 40% des Français fréquentaient la messe dominicale. Ils sont aujourd'hui 1,5% et nombre de communes cherchent pour leurs églises désertées et sans prêtre un nouvel usage, quand elles n'envisagent pas de la vendre vu l'importance des coûts d'entretien. La France s'est déchristianisée en deux générations au terme de quinze siècles d'hégémonie culturelle de l'Eglise.
Le plan politique révèle aussi ses surprises tant les lignes y ont bougé. En 1946, le Parti communiste français mobilisait 28% de l'électorat et un tiers des élus à l'Assemblée nationale relevait de cette mouvance. Ils ne sont plus que onze en 2017 suite au score de 2,72% des voix aux élections législatives. Le candidat de ce même parti à la présidentielle, qui ralliait 21% de suffrages en 1969, en a obtenu 1,93% en 2007. En revanche, le mouvement créé par Jean-Marie Le Pen, qui recueillait 0,70% des voix à la présidentielle de 1974, en a concentré 16,9% à l'élection de 2002 et son successeur, le Rassemblement national, 33,9% au second tour de 2017.

L'ampleur et la rapidité de changements d'une telle dimension donnent le vertige. Du moins à qui l'observe avec le regard de l'Histoire car les contemporains, vivant dans le moment, n'en prennent pas spontanément la mesure. Sauf peut-être ces vieillards qui ont connu le monde de (bien) avant, quand ils se remémorent leur jeunesse. Comment effectivement imaginer face aux banlieues hérissées de barres et de tours les quasi-villages qu'elle étaient encore au sortir de la seconde guerre mondiale? Comment croire que l'emplacement des pistes et des installations de l'aéroport Charles de Gaulle était, il y a trois quarts de siècle, les champs de betteraves du village de Roissy? Comment penser que jusque 1963, la hantise d'un garçon quand il arrivait à vingt ans était de partir à la guerre alors que la condition militaire est redevenue un métier, comme sous l'Ancien Régime?
Avoir connu le monde de (bien) avant est peut-être un facteur de relativisation du présent. Notre octogénaire aura connu deux épidémies meurtrières, en 1957 et en 1969, qui ne laissèrent peut-être pas indifférents, mais qui ne bouleversèrent aucunement la vie sociale et économique. Pour ces gens qui avaient vécu enfant ou adolescent la guerre mondiale, ce n'était au fond qu'une péripétie.

mercredi 17 juin 2020

Le monde d'après


Le monde d'après.

Le regard historique, quand il enveloppe un vaste espace et la longue durée, n'offre certes pas de clés pour prévoir l'avenir, mais s'avère instructif pour comprendre le présent. C'est lui qui nous a fait réaliser que la Chine avait été, depuis des siècles et jusqu'à l'aube du XIX° siècle, la première puissance économique du monde. C'est lui également qui nous a fait comprendre qu'il était impossible d'étendre au monde entier le modèle de développement conçu par l'Occident depuis trois siècles
Alors que nous avons conscience d'aborder une période cruciale de réexamen de nos modes de vie, un regard panoramique sur l'itinéraire historique de notre civilisation peut en ce sens être éclairant.
A la différence des grandes civilisations de l'Antiquité qui avaient toutes associé le travail à l'esclavage, le modèle qui se construit progressivement en Europe de l'Ouest à partir de l'an Mille le récuse (son ultime avatar, le servage paysan, s'estompe dès le XIII° siècle). Sans doute faut-il y voir l'influence de l'éthique chrétienne, mais aussi le constat que le travail servile coûte finalement plus cher que les diverses formes du travail salarié. Le recours par les Occidentaux à l'esclavagisme dans les colonies d'Amérique, du XVII° au XIX° siècle, restera marginal, temporaire et d'ailleurs vivement critiqué. A ce préalable originel s'ajoute, à partir du XV° siècle, ce qui va faire la spécificité de la civilisation occidentale : l'affirmation de l'unicité de l'individu comptable de ses actes et la prééminence de la connaissance sur la croyance, porteuse à terme de l'essor de la science rationnelle. On peut y ajouter, sous l'influence de la Réforme protestante du XVI° siècle, un regard nouveau sur les richesses terrestres, considérées non plus comme vecteur du péché, mais au contraire comme signe de la faveur divine si elles sont acquises honnêtement par l'initiative et le travail.
C'est dans ce contexte que se déterminent deux démarches complémentaires et décisives. Fortes de progrès dans le domaine nautique, les nations maritimes de la façade atlantique se lancent dans une série de voyages de découvertes qui ouvrent la voie à la colonisation de l'Amérique et à une première mondialisation. L'afflux soudain d'or et d'argent qui s'ensuit, joint aux initiatives d'individus audacieux, jettent les bases de ce qui deviendra le capitalisme : recherche d'un profit, accumulation d'un capital financier qu'on peut réinvestir et qui génère une croissance, rémunération salariée du travail.
En même temps, le pouvoir politique, sous la forme des états monarchiques, se renforce et ce capitalisme naissant se trouve nécessairement sous sa tutelle. C'est avec la permission des rois et sous condition que ces derniers en tirent un maximum de profit que les entreprises privées se développent.

Le tournant suivant se situe au XVIII° siècle. A l'association complémentaire et féconde de la science et de la technique, facteur de progrès multiples, s'ajoute une progressive désacralisation du monde, dont l'incidence politique sera un basculement de ce qui institue la légitimité de l'autorité publique : celle-ci ne procédera plus d'un décret divin transcendantal, mais du consensus des gouvernés passés de sujets à citoyens. C'est l'avènement de ce qu'on peut désigner comme l'ère libérale, qui fonde le principe démocratique, exonère le capitalisme de la tutelle de l'Etat, et dont l'acte de naissance s'inscrit dans les révolutions américaine (1776) et française (1789).
C'est cette ère qui s'achève à présent sous nos yeux. L'état démocratique libéral, qui se refusait par définition toute manifestation d'autoritarisme, s'est trouvé débordé par un pouvoir économique aux capacités financières souvent supérieures à celles des états et organisé en structures multinationales dans le cadre  d'une nouvelle mondialisation conséquence d'extraordinaires percées techniques. Dans le dernier quart du XX° siècle, une radicalisation effrénée du libéralisme économique a déséquilibré les sociétés occidentales, générant un accroissement sans précédent des inégalités et un productivisme sans mesure épuisant les ressources de la Terre et déréglant les mécanismes climatiques. Rejetant toute régulation, ce capitalisme anarchique a trouvé ses limites, d'abord dans la crise financière qu'il n'a pu maîtriser en 2008, puis face au séisme mondial qu'a été la pandémie de 2020.
Compte tenu de ce qu'a été l'itinéraire historique de la civilisation occidentale, ce sont ses bases mêmes qui sont ébranlées, à commencer par la prééminence du principe de liberté. Le capitalisme, qui manifeste une prodigieuse capacité d'adaptation dès l'instant que ses profits sont assurés, semble l'avoir déjà compris puisqu'il accepte à nouveau une tutelle de l'Etat s'il y trouve un avantage. Le pouvoir politique retrouve ainsi sa suprématie en restaurant l'autorité. Dans un espace culturel constamment resté différent des valeurs de l'Occident, la Chine, la mutation est déjà faite.

jeudi 4 juin 2020

Est-il déjà trop tard?


Est-il déjà trop tard?

Nous remarquions naguère que les siècles historiques ne coïncident pas exactement avec les siècles calendaires. L'année 2020 sera sans doute retenue par les historiens comme le vrai début du XXI° siècle, mais en plus, il se pourrait bien qu'elle devienne une année-charnière, comme 1453 ou 1789 tant la portée de l'événement mondial qui a marqué son premier trimestre annonce de conséquences.
L'ébranlement produit par la pandémie du Covid-19 et les mesures qui ont suivi sont telles qu'il est difficile à chaud d'en mesurer les retombées. Pour en retenir l'essentiel, la dévalorisation du modèle économique néolibéral, dont la crise a révélé les carences, sinon les nuisances, a substitué aux thèmes du marché autorégulateur et à l'effacement de l'Etat un appel à l'aide de la puissance publique, autrement dit à un retour de suprématie du politique sur l'économique. Cette résurrection de l'Etat s'est accompagnée d'un renouveau de l'autorité, mettant fin à près d'un demi-siècle d'ultralibéralisme sociétal  magnifiant l'individualisme libertaire. La peur de la contagion a soudain rendu docile. Le cas français est particulièrement exemplaire tant ce peuple d'éternels mécontents, volontiers "en colère", s'est montré obéissant! On peut être indigné en paroles et prudent en action…
Ce retour vers une suprématie du politique préfigure aussi les impératifs prévisibles des crises qui s'annoncent : dans l'immédiat les conséquences économiques et sociales du coup d'arrêt mondial donné à la croissance ; à plus long terme les réponses qu'il faudra bien apporter aux bouleversements que promet le changement climatique. Face à des problèmes d'une telle ampleur, le laisser-faire n'est plus de mise et des mesures prises à l'échelle réduite des cadres nationaux illusoires. Le retour à l'autorité et à une coopération internationale paraît incontournable.

Quelle forme prendra-t-il? C'est toute la question et, il faut le dire, une occasion d'inquiétude. Si cela semble ne pas poser de grands problèmes dans d'autres espaces culturels modelés par des traditions séculaires (on pense là à la Chine, la Russie, la Turquie), l'occurrence est toute autre dans le monde occidental, structuré depuis plus de deux siècles autour des principes de la Déclaration des droits de l'homme et des modes de gouvernement de la démocratie libérale. Là, des signes inquiétants pointent au sein même des nations qui furent instigatrices des idéaux de liberté. Aux Etats-Unis, Donald Trump a été porté au pouvoir et rien ne prouve qu'il ne sera pas réélu. En France, un sondage de l'IFOP révèle que 48% des sondés ayant entre 25 et 34 ans se disent ouverts à un pouvoir autoritaire limitant les habituels mécanismes de contrôle démocratique.
Un retour de la primauté du politique se confond-il donc avec la résurgence de l'autoritarisme? Géré par le logiciel néolibéral, le capitalisme s'accommodait d'autant mieux de la démocratie pluraliste qu'il pouvait prétendre en  partager les mêmes racines idéologiques. Devenu par nécessité un "capitalisme de connivence" coopérant avec un état à la fois directeur et protecteur, comme l'atteste aujourd'hui le modèle chinois, il peut parfaitement s'accorder avec un pouvoir fort et incontesté qui fera d'autre part rempart aux contestations sociales.

Dans un article paru il y a un mois dans "L'Express", la journaliste Anne Rosencher s'interrogeait sur la capacité des élites politiques libérales à se réinventer*. Elle signalait avec raison que le libéralisme avait permis en Europe deux siècles de progrès inégalés, mais que son dévoiement à la fin du XX° l'avait plombé. Dans tous les domaines, la radicalité ultralibérale avait fait exploser les facteurs d'inégalité, créant la montée des frustrations et, creusant les déséquilibres sociaux, avait généré la défiance à l'égard de la démocratie représentative et l'attirance envers la rhétorique populiste opposant "le peuple" aux "élites".
Un retour affirmé (et mis en œuvre) aux valeurs de la Déclaration des droits, qui proclame que "les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune", pourrait-il autoriser la convergence entre un renforcement de l'Etat et la sauvegarde de l'essentiel du libéralisme politique? C'est peut-être possible, mais comme le concluait Anne Rosencher, "il est déjà tard".


"L'Express". 30 avril 2020.

samedi 16 mai 2020

Retour sur blogspot



   Suite à la fermeture de la plateforme de blogs de L'Express.fr, je reviens sur la plateforme blogspot pour continuer la publication de mes articles. 


La menace des dictatures.




La "voix du peuple", la "parole rendue au peuple" (ce que les politologues qualifient de "populisme") n'est en réalité que l'expression d'une poignée de bruyants démagogues qui se font acclamer en proférant des slogans réducteurs, (du type "y-a-qu'à, faut qu'on"), dont le simplisme paraît directement intelligible pour qui ne dispose que d'une culture politique sommaire.
Dans une perspective de crise, dans une phase de changements profonds qui bouleverse l'équilibre social, fragilise plus encore les précaires et induit des mécanismes de déclassement menaçant les classes moyennes, ce discours est capable de susciter des mouvements de masse dont sauront profiter leurs instigateurs et qui, déstabilisant les structures politiques, seront présentés abusivement comme des révolutions.
Plusieurs cas de figure se dessinent, qui peuvent se recouper.
1. Il émerge au sein du mouvement un leader qui impose son autorité charismatique et se voit désigné "guide".
2. Un groupe organisé porteur d'un projet idéologique prend en main le mouvement et en fait l'instrument de sa prise du pouvoir et de l'hégémonie de son chef.
3. Incapable de s'organiser, miné par les antagonismes de personnes et de doctrines, le mouvement se désagrège, le dernier carré finissant généralement par se joindre aux groupuscules radicaux d'extrême-droite.

Les exemples du premier cas abondent dans l'histoire des nombreux "caudillismes" d'Amérique latine et les succès électoraux récents et inattendus de démagogues confirmés, au sein de vieilles démocraties, s'en rapprochent.
Le second répond à ce que prônait, au XIX° siècle, le révolutionnaire français Auguste Blanqui, quand il chargeait une élite consciente et organisée sous une direction ferme de faire la révolution au nom du peuple. Il a trouvé une illustration au XX° siècle avec Lénine et le parti bolchévik, interprétation très discutable du marxisme, Mussolini et le fascisme, hypertrophie du nationalisme, Hitler et la mise en œuvre d'une doctrine raciste délirante.
Enfin, une désagrégation plus ou moins rapide est intervenue dans le cas de mouvements à l'origine spontané qui, pour diverses raisons, n'ont pas trouvé ou voulu de dirigeants suffisamment habiles ou reconnus (mouvement Poujade, "gilets jaunes " en France).
Il faut remarquer que ce type de mouvements de masse s'enracine dans l'histoire, des millénarismes médiévaux aux sectes politico-religieuses de la révolution anglaise de 1642, de la "sans-culotterie" parisienne de la Révolution française à l'éphémère Commune de Paris minée par des doctrinaires ergoteurs. Dans tous les cas, il s'agit de détruire l'ordre existant, le "système", et de lui substituer un ordre prétendument plus juste. Dans tous les cas (du moins quand il aboutit), il conduit à la dictature d'un seul s'appuyant sur une oligarchie de fidèles qui tirent parti de leur situation de  dominants.
Les processus ici décrits le sont dans le cadre de la civilisation occidentale. Au sein d'autres espaces culturels (Extrême-orient, monde musulman), les analogies ne doivent pas faire perdre de vue le poids d'une histoire différente et d'habitus mentaux liés à un substrat culturel propre. Nous nous inscrivons spécifiquement dans le cadre qu'on peut qualifier d'européo-atlantique.

C'est précisément là que se situe le paradoxe car le populisme est comme un effet pervers de la démocratie représentative libérale puisqu'il repose, dans son principe, sur la souveraineté du peuple et s'installe souvent par l'élection et le suffrage universel. Il s'appuie en fait sur l'un des plus anciens facteurs d'inégalité sociale, la fracture culturelle que les populistes traduisent à leur profit en opposant "le peuple" aux "élites". Les démocrates du XIX° siècle avaient cru la réduire par l'éducation des couches populaires, leur démarche étant relayée par la création des partis politiques, constructeurs d'une conscience citoyenne acquise et bâtie autour de projets idéologiques dont la mise en œuvre était déléguée à des représentants élus. C'est la faillite de ce modèle qui a fait le jeu de la mystification populiste, faisant croire à tout un chacun qu'il était capable de maîtriser les problèmes aussi bien que les membres d'une élite déclarée corrompue, ouvrant ainsi la voie aux démagogues ambitieux qui prétendaient parler au nom de tous.
"Sans les masses, les chefs n'existent pas", écrivait Hannah Arendt, la plus lucide observatrice des populismes du siècle dernier. Face à la crise sociale qui se profile, prenons garde à ce que l'Histoire ne se répète.