mardi 29 décembre 2020

 

Quelle alternance au socialisme?

 

Nous évoquions dans la précédente prestation le risque menaçant de dérives politiques autoritaires, il se nourrit aussi du véritable collapsus qui affecte, en particulier en France, la pensée de gauche. Née dans le sillage des Lumières, celle-ci se condense dans la devise de la République : liberté, égalité.

Liberté d'abord : le transformation du sujet en citoyen que proclame la Révolution française en fait un mot-emblème. Elle est le synonyme d'émancipation, elle se formule dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, elle se concrétise dans la démocratie libérale représentative qui s'instaure progressivement tout au long du XIX° siècle.

Egalité ensuite et là, des ambiguïtés surgissent. La déclaration de 1789 est claire, il s'agit d'égalité en droit, autrement dit de mettre un terme aux hiérarchies de naissance des sociétés d'ordres. Mais dès les années 1830, l'idée d'une transformation sociale abolissant les inégalités de fortune et de condition paraît. "Les révolutions sociales ont pour but de changer la base même de la société", écrit le publiciste républicain Laponneraye en 1835. Cette ambition coïncidant avec les effets de la révolution industrielle et la formation du prolétariat ouvrier, le projet d'institution d'une justice sociale qui constituerait la véritable égalité va se concrétiser dans le socialisme et, au tournant du XIX° siècle, cette inflexion va se trouver un théoricien et un concepteur de génie en la personne de Karl Marx.

Insensiblement, une fissure apparaît donc entre l'idéal de liberté individuelle et l'exigence d'égalité sociale. L'exercice de la liberté souligne nécessairement les inégalités liées tant à la diversité des personnalités et des capacités qu'aux conséquences de la condition sociale. Vouloir le corriger va devenir l'objectif de la pensée de gauche et là, les méthodes envisagées vont diverger : ou promouvoir une nouvelle révolution visant à instituer une société égalitaire, ou tenter le compromis entre le libéralisme (issu de la Révolution française de 1789) et le combat contre les inégalités par la mise en place d'une série de réformes. Le XX° siècle va être traversé par cette double expérience.

 

Qu'en est-il en ce début de XXI° siècle? Le premier constat est que le modèle révolutionnaire a échoué. Karl Marx avait admirablement analysé le capitalisme libéral des années 1860 et fondé une philosophie de l'histoire sur la base d'une théorie de la lutte des classes appliquée aux conditions sociales de son temps, en Europe de l'Ouest. C'est ailleurs, dans un autre contexte, que des disciples peu fidèles tentèrent l'aventure de la révolution prolétarienne, dans un cadre sans grand rapport avec les schémas marxiens, et installèrent en fait de sociétés "sans classe" prétendument collectivistes la dictature d'une nouvelle oligarchie, celle des dirigeants d'un parti unique et de son chef. En 2020, il ne reste rien de ces entreprises, ni en Russie, ni en Chine, ni ailleurs, sinon un modèle autoritaire d'encadrement qui ne tolère aucune contestation et qui demeure, aujourd'hui, au service d'une autre cause.

 En revanche, le réformisme au sein des démocraties libérales (la social-démocratie) a obtenu dans cette même Europe de l'Ouest des avancées sociales durables garanties par l'action des états et de leurs services publics. Mais même cette version du socialisme n'a pas résisté à la débâcle générale qui a suivi l'écroulement des modèles prétendument révolutionnaires, d'autant que les énormes changements induits par les transformations techniques et l'élévation du niveau de vie global ont créé un contexte social sans rapport avec celui qu'avait décrit Marx il y a un siècle et demi.

Il en résulte une profonde confusion. Quarante ans de néolibéralisme prônant que l'intérêt de l'individu prévaut sur celui de la société et que la compétition l'emporte sur la coopération ont discrédité les valeurs libérales et la démocratie représentative. L'explosion de l'individualisme a détruit les solidarités de classe et les formes d'encadrement et de pédagogie que représentaient les partis politiques. Une véritable régression culturelle a rétabli la suprématie de la croyance sur la connaissance, alimentant la défiance généralisée (en particulier à l'égard de la science) et générant ce populisme qui oppose un prétendu peuple aux "élites", autrement dit l'ignorance au savoir. Les retombées immédiates ont été les succès fulgurants de démagogues tels Trump ou Bolsonaro et la diffusion accélérée des théories complotistes, portées par le formidable amplificateur que sont les réseaux sociaux. Au milieu de ce chaos, , le discours traditionnel de la gauche est devenu d'autant plus inaudible qu'il apparaissait déjà déconnecté du réel et les couches populaires qui lui avaient été fidèles l'ont délaissé au profit de celui des populismes conservateurs.

 

Y a-t-il une issue? Peut-on imaginer la renaissance modernisée du compromis social-démocrate? Ce qui menace, dans l'avenir, c'est la crise écologique consécutive aux limites du productivisme et à l'évolution climatique que l'activité humaine accélère. Depuis plus de deux siècles, la promesse de la gauche a été, à la fois, une liberté individuelle accrue et une plus grande égalité sociale, traduite par l'élévation du niveau de vie et fondée sur une abondance croissante. La réponse à la crise exige plus de sobriété et la fin programmée des sociétés de consommation, ce que l'on désigne volontiers aujourd'hui comme l'austérité, vilipendée à gauche… La mise en œuvre des mesures indispensables appelle une action accrue de l'état, autrement dit, le retour de l'autorité. En résumé, le contraire de ce qu'avait été le discours séculaire de la gauche.

On est en droit de douter des chances de ce que d'aucuns nomment, en la souhaitant, la social-écologie, où il faudrait alors, dans la devise républicaine, substituer le mot "discipline" à l'actuel : "liberté".

mardi 1 décembre 2020

le tournant du XXI° siècle.

 

Le tournant du XXI° siècle.

 

Le XVIII° siècle est certes en Europe le temps des Lumières et de la philosophie, mais c'est aussi un tournant essentiel de l'histoire économique : l'institution du capitalisme libéral.s

Depuis la fin du Moyen-âge où il s'était progressivement mis en place parallèlement au développement de l'économie de marché, le capitalisme naissant s'était affirmé sous l'égide d'un pouvoir royal dont il était contemporain. C'est en effet à partir du XV° siècle que se construisent en Europe les états monarchiques qui imposent leur autorité aux vestiges de l'ordre féodal. C'est naturellement que ceux-ci s'instituent protecteurs d'activités génératrices de richesses, d'autant qu'on pense, à l'époque, que la puissance des royaumes se mesure à leur capacité à accumuler du numéraire en exportant des marchandises et en limitant les importations et que cette pratique suppose le développement interne des forces productives. En France, on peut voir sous Louis XIV l'apogée de ce système avec la politique du ministre Colbert, qui énonce  que "les compagnies de commerce sont les armées du roi et les manufactures ses réserves".

Aussi efficace soit-elle apparue, cette combinaison plaçait le capitalisme sous tutelle étatique et bridait ses initiatives en subordonnant le dynamisme des intérêts privés à l'intérêt collectif qu'était censé incarner l'état royal. Aussi, lors du grand mouvement d'émancipation revendiquant la liberté et l'affranchissement de l'individu qui traverse le XVIII° siècle, le monde économique vise lui aussi à l'indépendance. En se dégageant de toute subordination au pouvoir politique, le capitalisme libéral se donne le moyen de n'obéir qu'à sa logique propre : l'initiative privée en quête de profits, l'accumulation d'un capital financier qu'on peut réinvestir pour accroître le volume des affaires, enfin, la rémunération salariée du travail. Il crée ainsi les conditions d'une croissance productiviste exponentielle qui va générer un développement économique sans précédent et doter les sociétés occidentales d'un niveau de vie jamais atteint, reposant sur une consommation toujours accrue. Son rapport à l'Etat a pris la forme d'une sorte de compromis, facilité du fait que ce dernier s'est lui aussi assoupli sous la forme des démocraties représentatives : l'Etat soutient l'action des forces économiques et n'intervient (modérément) que pour faire respecter les règles d'un bon fonctionnement ou le maintien de la paix sociale.

Ce dispositif a fonctionné presque trois siècles quand, à l'aube du XXI°, une série de problèmes se sont brutalement posés.

D'une part, dans le sillage des formidables progrès techniques engendrés par la révolution numérique et suite à l'échec sans appel des modèles alternatifs s'inspirant de l'idéologie socialiste du XIX° siècle, le système s'est emballé à l'appel de théories radicales poussant le libéralisme à ses extrêmes limites. La mondialisation néolibérale, après d'indiscutables succès, s'est révélée génératrice de désordres, de crises, d'explosion des inégalités et a vu se constituer de gigantesques monopoles asphyxiant toute concurrence et s'avérant plus puissants que les états eux-mêmes. Cette dérive a d'autre part coïncidé avec l'émergence de périls mettant en cause jusque l'avenir de l'humanité : dérèglement climatique, épuisement des ressources naturelles, doublement de la population mondiale en l'espace de trois générations, et il a bien fallu convenir que la conduite de l'économie productiviste en était largement la cause (émission de gaz à effet de serre, exploitation démesurée de la nature, absence de régulation remplacée par la course effrénée au profit à court terme). A cela, s'est ajoutée l'énorme perturbation de l'épidémie de Covid 19. La perspective d'un réexamen de fond s'est insidieusement imposée parmi les plus lucides des gestionnaires du capitalisme mondial.

 

Il faudrait être plus attentif aux débats du forum annuel de Davos, en Suisse, où se rencontrent grands patrons, économistes, responsables politiques qui constituent l'élite du monde économique. C'est là qu'a percé le thème du great reset, expression qu'on traduit un peu lourdement comme la "grande réinitialisation". Officiellement, il s'agit d'une remise à plat du système monétaire mondial et de la recherche d'orientation pour résoudre la question des dettes, mais derrière, d'autres préoccupations se profilent qui se résument dans le discours introductif : "afin d'assurer notre avenir et de prospérer, nous devons faire évoluer notre modèle économique et placer les humains et la planète au cœur d’une création de valeur mondiale. S'il y a une leçon essentielle à tirer de cette crise, c'est que nous devons placer la nature au cœur de notre mode de fonctionnement. Nous ne pouvons tout simplement pas perdre plus de temps". En fait, le capitalisme prend en compte l'écologie et envisage donc de rompre avec la croissance productiviste qui avait caractérisé les siècles de l'ère libérale.

C'est un véritable changement de civilisation qui s'annonce là, un formidable ébranlement pour les peuples abreuvés depuis un siècle aux facilités et au toujours-plus des sociétés de consommation. C'est la promesse de convulsions sociales car, évidement, ce sont les plus modestes et les plus précaires qui seront les premiers touchés. Pour mener à bien les mesures de l'écolo-capitalisme, en garantir les profits et contenir la contestation, il faut de nouveau un état fort. Cela suppose un nouveau pacte entre l'économique et le politique où celui-ci reprend la main. Le nouveau capitalisme doit être prêt à accepter de servir les intérêts et les plans de l'Etat en échange de sa protection et de son appui. Le modèle existe déjà : en Chine.

Nous entrons sans trop nous en apercevoir dans un remaniement aussi important que le fut le tournant libéral du XVIII° siècle, mais en sens inverse. L'ennui, c'est que le libéralisme politique sombre avec son homologue économique. L'état autoritaire revient et il sait comment obtenir la docilité des populations : par la peur. Dans un monde ultra-surveillé grâce aux instruments qu'offre le progrès technique, nul ne pourra se dérober. La peur fait taire les récriminations et les révoltes : il suffit de voir combien même les Français, réputés pour leur indiscipline, se sont pliés aux contraintes générées par la pandémie de 2020 pour s'en convaincre.

dimanche 15 novembre 2020

 

Trump est battu, mais le trumpisme demeure.

 

Ceux qui ergotaient sur le sens du mot "populisme" doivent être éclairés après l'élection présidentielle américaine de novembre 2020. Certes, Joe Biden a gagné, mais Donald Trump a cumulé le vote de 70 millions d'Américains, record jamais atteint par un candidat républicain et qui relativise fortement sa défaite. Le bilan présidentiel de Trump n'étant pas spécialement exaltant, il s'est passé là autre chose, qui ne concerne pas les seuls Etats-Unis.

Le monde traverse depuis trois décennies une série accélérée de transformations qui bouleversent profondément les sociétés, en particulier dans les pays dits développés. La percée et la rapide expansion d'innovations technologiques dans le domaine des communications, l'unification économique du monde qui en a été l'une des conséquences, le dérèglement de l'économie légitimé par l'idéologie néolibérale et générateur d'un accroissement des inégalités, ont rendu caducs les cadres politiques et sociaux mis en place au siècle dernier. Les délocalisations, les progrès de la robotique ont fait disparaître quantité d'emplois non qualifiés, en particulier dans l'industrie. Il s'en est suivi un profond désarroi affectant particulièrement ces classes moyennes, qui n'avaient cessé de se développer dans la seconde moitié du XX° siècle au rythme de la croissance et de l'élévation du niveau de vie et d'éducation, et qui ont dès lors vécues dans l'angoisse du déclassement et des incertitudes de l'avenir. Choc supplémentaire, la pandémie du Covid 19, achevant de désorganiser les structures économiques, a débouché sur l'imprévisible.

Il en a découlé une défiance généralisée à l'égard des institutions et la dévalorisation brutale de l'idéologie du progrès, fondement essentiel des démocraties libérales depuis la fin du XVIII° siècle. Et, par voie de conséquence, un boulevard ouvert aux démagogues de tout poil, prompts à rallier autour d'idées simplistes et de slogans mobilisateurs la foule des désorientés et des perdants. Le thème général était limpide : le peuple s'est fait confisquer le pouvoir par les élites, à lui de le récupérer. Le populisme prenait corps, dénonçant la démocratie libérale comme un "système " corrompu et oligarchique à abattre. C'est de cette manière que Donald Trump a gagné l'élection de 2016. Il vient de démontrer en 2020 que la méthode est toujours efficace. Trump est écarté, mais le trumpisme prospère.

Or, le problème n'est pas spécifique des Etats-Unis. En France, il prend la forme du clivage décrit par les politologues entre le monde des métropoles, relativement bien intégré, et la périphérie (on disait autrefois la province) qui se sent décalée, sinon abandonnée. Le mouvement des "gilets jaunes", l'année passée, en a témoigné. Il est à craindre qu'il réapparaisse amplifié par le séisme social induit par la pandémie. Au sentiment de déclassement se joint l'effet accru de la fracture culturelle entre diplômés et catégories moins éduquées plus perméables aux discours simplificateurs. Un émule français de Trump en ferait son profit.

Existe-t-il? Pour le moment, non. Jérôme Fourquet directeur du département opinion de l'IFOP et auteur de la remarquable étude "l'archipel français"*, qui décrit l'éclatement de la société en groupes centrés sur leur intérêt propre, fait le point sur la question dans un récent entretien accordé au "Monde"**. Présentant Marine Le Pen comme l'expression actuelle d'un populisme à la française qui a su capter le vote ouvrier après la disqualification de l'espérance communiste, il souligne que le score réalisé cette fois encore par Donald Trump est hors de sa portée. Mais est-ce définitif? Un autre leader peut surgir, de nouvelles convergences sont possibles. Elle existent déjà sur l'Europe, l'antilibéralisme, le repli nationaliste travesti en "souverainisme" ; elles s'esquissent face à la menace de l'islamisme radical même si c'est au prix d'un revirement précipité. La confluence entre le populisme démagogique de droite et un certain populisme idéologique de gauche n'est pas impensable. Elle créerait le socle électoral producteur d'un Trump français.

Est-ce inéluctable? Là encore, ce qui va se passer aux Etats-Unis est riche d'enseignements Mais il reste à craindre que le clivage social qui fait le lit des populismes perdure. A la lutte des classes telle que la décrivait Marx dans le monde du XIX° siècle et qui justifia au XX° siècle les expériences communistes se substitue un autre modèle : le "peuple" contre les "élites". Il risque fort d'aboutir aux mêmes résultats : l'instauration de dictatures totalitaires dirigées par des autocrates installés à vie. Espérons qu'il n'est pas trop tard pour défendre encore l'idéal exprimé en 1789 dans la Déclaration des droits de l'homme et qui a fondé depuis deux siècles, dans le monde occidental, la démocratie libérale représentative.

 

  • J. Fourquet. L'archipel français. Naissance d'une nation multiple et divisée? Seuil. 2019

** "Le Monde" 12 novembre 2020.

samedi 24 octobre 2020

Dire les choses telles qu'elles sont.

 

Dire les choses telles qu'elles sont.

 

Il aura fallu l'horrible meurtre de Conflans Ste Honorine pour qu'on sorte enfin des atermoiements politiques et des préciosités de langage. Il y a peu encore, mettre en garde contre les agissements de l'islamisme radical où dénoncer l'ambiguïté de certains propos valaient d'encourir l'accusation d'islamophobie et la réprobation d'intellectuels "engagés" dont on constate surtout, actuellement, le silence. En revanche, le tragique des événements fait que des personnalités qui donnaient l'alarme et qui se voyaient alors vertement critiquées retrouvent une soudaine audience. Comme quoi le réalité finit toujours par s'imposer…

Certes, il faut plus que jamais se garder de l'amalgame et faire la différence, mais il est tentant de rappeler à tous ceux qui accusaient les lanceurs d'alerte de stigmatiser les musulmans que ce sont précisément les fanatiques qui discréditaient une communauté religieuse qui, par la voix de personnalités respectées, les a ces jours derniers radicalement rejetés.

Ce n'est pas l'auteur de ce blog qui s'en plaindra et je voudrais rappeler là que je souligne depuis des années le rôle néfaste de la confrérie des Frères musulmans, qui me paraît responsable de ce que l'islamomogue Gilles Kepel nomme le "djihadisme d'atmosphère"*, cette imprégnation culturelle insidieuse qui affecte en particulier une jeunesse en quête d'identité.. Un récent sondage de l'IFOP révèle que 45% des musulmans de moins de 25 ans pensent que l'islam est incompatible avec les valeurs de la République.

Au risque de me répéter je reproduirai ici ce que j'écrivais dans ma contribution du 22 mai 2015, quand je rappelais ce que recouvrait l'idéologie du mouvement créé en Egypte, en 1927, par l'instituteur Hassan el-Banna pour combattre l'occidentalisation et revenir à ce qu'il considérait comme les valeurs fondamentales de l'Islam.

 Les 50 propositions formulées en 1947 par El-Banna traduisent ce rejet radical du modèle et des valeurs de l'Occident.  Sont condamnées la laïcité, qui est le masque de l'athéisme, la démocratie, qui prétend que la loi des hommes peut se substituer à celle de Dieu, la liberté individuelle, qui autorise le reniement et l'apostasie. El-Banna leur oppose le projet d'un état islamique régi par la charia, imposant une stricte discipline morale, interdisant la mixité, la danse, la publication de textes contraires à l'islam, intentions qui ne peuvent à l'époque que satisfaire les fondamentalistes wahhabites du Golfe et de la Péninsule arabique, futurs bailleurs de fonds de la confrérie. Parallèlement, la secte se structure au plan politique au point d'apparaître en 1949 à un éditorialiste du "New-York Times" comme "un mouvement à connotation mystique et fasciste".

C'est aussi le moment où les Frères musulmans s'organisent au plan international au sein du monde arabe sunnite, constituant un réseau qui ne cessera de s'étendre et qu'on a comparé à l'Opus Dei catholique, sinon à la Franc-Maçonnerie. L'objectif final sera clairement énoncé par Sayyed Qotb, véritable idéologue du mouvement : l'islamisation du monde entier et sa soumission à la charia, réalisation inéluctable de la volonté d'Allah.

 

Comme l'a déclaré en juillet dernier Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteure de la commission sénatoriale sur les réponses apportées à la radicalisation islamiste,  « les Frères musulmans cherchent à imposer leurs vues par des réseaux d'associations, par la recherche de la reconnaissance par les pouvoirs publics et par l'entrisme sur les listes présentées aux élections, comme l'ont montré les municipales de 2020 ». Et de poursuivre : « Ils cherchent à déstabiliser notre société, et à se faire reconnaître le droit de régenter la vie des personnes de confession musulmane, pour les isoler. » Le constat est sans appel et le terme de "séparatisme" ne paraît pas à ce propos contestable.

Il faudrait qu'à une heure de grande écoute, à 21 heures par exemple, une chaîne de la télévision publique, en présentant un reportage-documentaire très circonstancié, éclaire l'opinion sur les manœuvres de ce qu'il faut bien appeler une secte et rappelle qu'elle inspire aussi la politique ce certains états, à commencer par la Turquie de R.T. Erdogan.

 

* Tribune dans "Le Monde" du 21 octobre 2020.

lundi 28 septembre 2020

Signe des temps

 

 

Signe des temps.

 

La revue "Le Débat", qui était depuis 40 ans - comme son nom l'annonçait bien - l'une des plus remarquables tribunes de l'activité intellectuelle en France va cesser de paraître. L'an dernier, c'était "Les temps modernes", la revue fondée par Jean-Paul Sartre, qui publiait son dernier numéro. Est-ce un signe des temps nouveaux ? Mais alors il n'est pas très encourageant car lorsque des lumières s'éteignent, cela signifie que l'obscurité grandit.

 

On peut certes invoquer le changement de génération : les fondateurs du "Débat", restés ses actuels animateurs, ont entre 74 et 88 ans, mais il est surprenant qu'ils n'aient pas trouvé de relève et de continuateurs et c'est ce qui est inquiétant. Ils s'en expliquent d'ailleurs dans l'ultime numéro : la curiosité encyclopédique s'est émoussée dans le milieu intellectuel au profit d'une spécialisation accrue, surtout, l'esprit d'ouverture propice au débat d'idées a reculé face aux radicalisations et à cette sorte d'intolérance qui fait désigner tout contradicteur comme un imbécile ou une crapule. Les réseaux sociaux y sont pour beaucoup, où l'invective annihile toute discussion et où le slogan se substitue à la réflexion.

Les fondateurs du "Débat" étaient extrêmement représentatifs d'une époque. Ils étaient trois, l'historien Pierre Nora, issu d'une bourgeoisie parisienne de tradition intellectuelle, le philosophe Marcel Gauchet, fils d'un cantonnier normand et d'une couturière et parfait exemple de cette promotion par l'instruction qu'avait su mettre en place l'école publique des IIIème et IVème Républiques, enfin Krzysztof Pomian, universitaire polonais venu chercher en France le climat de liberté de pensée et d'expression qui lui était refusé dans son pays. Leur projet était bien la création d'une tribune où des sensibilités différentes pouvaient s'exprimer et ils faisaient ainsi implicitement confiance à l'esprit critique et à l'intelligence de leurs lecteurs.  Se faire une opinion supposait s'informer et comparer des options diverses sans qu'un préalable anathème ait rendu tout examen inutile. "Le Débat" est né en 1980, au moment où vacillaient les grands discours idéologiques qui avaient dominé le XX° siècle et où s'achevait ce "désenchantement du monde", décrit par Marcel Gauchet, qui conduisait le religieux à se réduire à un engagement personnel et privé hors de la sphère publique.

 

Effectivement, l'esprit du temps a changé. Beaucoup de facteurs y ont contribué, des excès du capitalisme néolibéral à l'apparition d'Internet où n'importe qui peut dire et diffuser n'importe quoi sous couvert de l'anonymat, d'un retour de l'obscurantisme et (dans le cas français) à la régression du système éducatif. "Le Débat" meurt d'un déficit de lecteurs, ceux qui lui restaient étaient d'un autre âge.

Il suffit pour comprendre cette rupture de constater quelques faits marquants. Qu'en est-il du désenchantement du monde quand l'on voit revenir en force l'intolérance des fondamentalismes religieux? L'islamisme radical, l'ultra-orthodoxie juive, le fanatisme hindou sévissent dans le monde. Même les souriants bouddhistes massacrent méthodiquement les musulmans de Birmanie. Et dans l'espace de tradition chrétienne, celui où Marcel Gauchet croyait découvrir une religion offrant la perspective d'une sortie de la religion, le courant évangélique progresse, soutenant les pires dérives populistes et l'élection d'un Trump ou d'un Bolsonaro. Qu'en est-il, en France, de cette méritocratie républicaine qui ouvrait aux enfants du peuple la possibilité d'une ascension sociale et intellectuelle quand on constate qu'il n'y a plus que 1,1% des polytechniciens qui sont d'origine ouvrière ? Et quelle faillite du système éducatif ce constat révèle-t-il ? D'une manière quelque peu méprisante, l'historien François Cusset, proche de l'extrême-gauche, commente la fin du "Débat" comme "l'échec d'une certaine pensée française repliée sur elle-même, salonarde et à l'éthos grand-bourgeois complètement décalé par rapport à l'époque". Hors l'insolite du propos quand on connaît les origines sociales de M. Gauchet, le jugement souligne l'anachronisme de la démarche de la revue. Peut-on vouloir débattre librement dans une société de défiance où près d'un quart des citoyens se méfie des vaccinations, prête l'oreille aux plus invraisemblables bobards et opposent le "vrai peuple" aux "élites"?

La fin du "Débat" signe bien la fin d'une époque, celle de la prépondérance de l'écrit. Commence celle de la prépondérance de l'écran.

samedi 5 septembre 2020

Ensauvagement?

 

 

Ensauvagement ?

 

Il a suffi d'un mot du ministre de l'Intérieur pour déclencher l'une de ces polémiques dont le monde politico-intellectuel français a le secret : "l'ensauvagement" d'une partie de la société. Sans vraiment discuter du fond, des voix se sont élevées pour dénoncer un terme qui, selon elles, relevait du vocabulaire de l'extrême-droite et dont aurait usé Mme Le Pen. A cette aune, il faudrait aussi bannir, par exemple, "rassemblement" vu que le mouvement de Mme Le Pen en a fait son étendard. Et c'est oublier que voici vingt ans, M. Chevènement, qui n'est pas particulièrement de la droite radicale, avait risqué le terme de "sauvageon" pour désigner les mêmes éléments sociaux... Une fois de plus, on touche à la difficulté d'appeler les choses par leur nom, avec le risque bien réel d'escamoter les problèmes.

Parce que le problème, il est bien là et si l'on ne veut pas du terme "ensauvagement", osons celui de "régression". Depuis une vingtaine d'années, un ensemble de comportements a révélé une véritable fracture qui a rejeté une partie non négligeable de nos contemporains, souvent jeunes, dans la récusation radicale des règles de la vie sociale et un recours grandissant à la violence et à la rébellion. Est-ce un effet du confinement? On a vu se multiplier ces derniers temps des actes d'agressivité d'une extrême brutalité entraînant parfois la mort, contre des conducteurs de bus rappelant l'obligation légale du port du masque, contre des représentants des forces de l'ordre lors de contrôles routiers, contre des pompiers, du personnel de santé, quand ce n'était pas de manière totalement gratuite. La gendarmerie a enregistré une étonnante recrudescence des excès de vitesse sur route, comme si rouler à 140 km/h sur des voies où la vitesse est limitée à 80 km/h était à la fois une affirmation d'insoumission et de liberté. A cela se sont ajoutées des attitudes transgressives à caractère collectif dont les manifestations "anti-masque" ont été les plus voyantes et plus que jamais, les réseaux sociaux se sont fait les vecteurs de rumeurs et de théories complotistes plus délirantes les unes que les autres. Si l'on recule devant le mot "ensauvagement", c'est pourtant à cela que la réalité ressemble.

 

Cette inquiétante dérive n'est peut-être que l'aspect extrême de l'individualisme intégral qui a imprégné nos sociétés depuis près d'un demi-siècle et sapé les fondements des démocraties libérales. Sous la pression d'un ultralibéralisme libertaire, les valeurs traditionnelles, les solidarités, le respect des autres, ce que George Orwell nommait la "common decency" se sont évaporés au profit du "moi d'abord". L'individu s'est d'abord senti dévoué à lui-même, au delà de tout altruisme. Parallèlement, toute forme d'autorité a été récusée comme manifestation d'oppression insupportable.

Dans un tel contexte, le concept de citoyen n'a plus aucun sens. La défiance se généralise, envers les élus, les médias, les experts, la science. La démocratie représentative devient le "système" qu'il faut abattre pour lui substituer une improbable démocratie directe. L'individu souverain se targue d'une sorte de connaissance infuse qui l'autorise à clamer "qu'on ne la lui fait pas" et qu'il ne se laissera pas manipuler ni soumettre. Par qui? Par toutes les forces occultes qui agissent dans l'ombre, que démasquent les informations des réseaux sociaux et qui s'incarnent dans les "élites", catégorie vague aux contours incertains.

L'atomisation de la société a érigé  l'ignorance, associée à la suffisance, en forme de connaissance réduite à des slogans. Dans de telles conditions, le coup de poing (sinon de couteau) peut devenir la réponse légitime à tout rappel à un ordre collectif.

Il n'est pas excessif de décrire cela comme un retour à l'état sauvage!

 

La vraie question est plutôt de se demander comment on en est arrivé là. Et peut-être faut-il s'interroger sur l'évolution des principes d'éducation depuis un demi-siècle. Quand ils créèrent l'école publique, les démocrates du XIX° siècle visaient à  former de futurs citoyens. Il s'agissait d'instruire suffisamment les enfants du peuple pour les doter de moyens de réflexion, de la possibilité d'exercer un esprit critique propre à les arracher à tout endoctrinement. Cela se faisait d'une manière certes exigeante, mais qui entretenait dès l'enfance l'idée que tout acquis est le résultat d'un travail et que toute connaissance est le fruit d'un apprentissage, ce qui impliquait l'autorité du maître.

Après le Seconde Guerre mondiale et sous l'influence de l'ultralibéralisme sociétal qui s'imposait peu à peu, l'éducation des enfants est passée du système quelque peu contraignant exaltant l'effort à la recherche de l'épanouissement de la personnalité, dans le climat d'une école quasi-ludique, où le souci de ne pas réprimer s'est associé à celui de limiter les exigences.. L'accomplissement de l'individu s'est substitué à la formation du citoyen.

Peut-être en payons-nous aujourd'hui les conséquences.

 

 

 

 

 

 

 

lundi 10 août 2020

L'Europe à un tournant?

 

L'Europe à un tournant?

 

Il faut se garder de prédire, mais à peu près tous les commentateurs s'accordent pour voir dans les décisions prises par l'Union européenne, fin juillet 2020, un tournant d'envergure. Un accord sur le budget pluriannuel, un plan de relance de 750 milliards d'euros révèlent une soudaine solidarité et des convergences que nul n'aurait sérieusement augurées il y a encore quelques mois. Certes, nécessité fait loi et la crise sanitaire impose des mesures immédiates, mais effectivement, au lendemain du Brexit et face à des conditions géopolitiques nouvelles et inquiétantes, n'est-ce pas le signe d'une relance du projet unitaire européen?

 

Depuis quinze siècles, les peuples d'Europe ont constamment balancé entre une aspiration à l'unité et l'affirmation de spécificités autochtones. Là, l'Histoire s'avère peut-être éclairante.

L'Europe est née des mouvements migratoires (que nous nommons de manière assez péjorative "grandes invasions") qui ont entraîné au V° siècle l'écroulement de l'Empire romain d'Occident. Rome avait construit, en plusieurs siècles, un remarquable ensemble politico-territorial allant du cours de l'Euphrate aux confins de l'Ecosse et au delta rhénan, mais, précisément, sa civilisation centrée sur le monde méditerranéen s'adaptait mal aux conditions propres de climat et d'environnement des régions de l'hinterland continental. Sans doute faut-il y voir une raison de l'arrêt des conquêtes, au II° siècle, et l'établissement de cette frontière (le limes) le long du Rhin et du Danube. Or, même s'ils défendaient leur indépendance face à l'impérialisme romain, les peuples que les habitants de l'Empire appelaient "barbares" admiraient ce monde de prospérité et de civilisation et rêvaient de s'y intégrer. C'est ce qu'ils feront au V° siècle quand, franchissant le limes, ils se répandront dans la partie occidentale de l'Empire, unifiant un territoire allant de la Baltique à la Méditerranée. La chute de l'Empire romain, c'est la naissance de l'Europe même si personne n'en a conscience alors.

 

Or, même si les chefs germaniques ont éclaté le territoire en domaines aussi instables que multiples, le souvenir de l'Empire romain perdure. Signe de son prestige maintenu, les Barbares se sont convertis à ce qui fut son ultime ciment culturel, le christianisme, et son organisation, l'Eglise romaine, demeure un facteur unitaire. Au VIII° siècle, quand la menace de l'expansion de l'Islam se précise, l'Europe se trouve une première identité en s'affirmant la Chrétienté, dont le pape apparaît naturellement le chef spirituel, sorte de symétrique de l'empereur d'Orient qui maintient à Constantinople la continuité de la romanité antique. Et comme il lui manque la puissance temporelle, la papauté restaure, en 800, l'Empire d'Occident en la personne du roi des Francs Charlemagne.

Entreprise prématurée. Le type de société, la situation économique, l'immensité du territoire à administrer sont au dessus des moyens d'un souverain du IX° siècle. L'Empire carolingien est éphémère, mais, alors que se développe la dispersion territoriale féodale, mieux adaptée aux réalités du temps,  le rêve impérial va subsister sous une forme symbolique dans l'espace germanique du  Saint-Empire. L'espoir d'unifier l'Europe telle qu'elle l'était sous l'autorité des empereurs romains n'est pas éteinte.

 

Elle traverse le Moyen-âge, reprise vainement aux XI° et XII° siècles par les papes Grégoire VII et Innocent III, qui se heurtent aux souverainetés monarchiques naissantes et à la résistance de l'empereur germanique. La dualité historique de l'Europe se met alors en place : nostalgie de l'unité perdue et réalité de la division en états constitués autour de dynasties royales, naissance et croissance des identités nationales et conscience maintenue d'une homogénéité culturelle concrétisée par le catholicisme romain, surtout après que le schisme de 1054 ait définitivement séparé l'Eglise d'Occident de l'Orthodoxie grecque. En ce sens, le XVI° siècle va se révéler un tournant capital, produisant simultanément l'ultime tentative de reconstitution de l'Empire continental et la rupture de l'unité religieuse portée par la Réforme protestante.

 

Empereur germanique, souverain par le jeu de multiples héritages de l'Espagne, des Pays-Bas, d'une grande partie de l'Italie, Charles de Habsbourg (Charles-Quint) croit pouvoir restaurer l'empire de Charlemagne. Il échoue face à la résistance tenace du roi de France, d'autant qu'il se heurte à l'énorme facteur de division qu'est le rejet, par presque la moitié de l'Europe, de l'autorité du pontife romain. L'émergence durable d'entités étatiques, porteuses en germe d'identités nationales, se double de l'affirmation d'indépendance des Eglises nouvelles. Il en ressort dans l'immédiat un siècle de guerres religieuses furieuses qui, au terme de la plus dévastatrice, la guerre de Trente-Ans, aboutit au compromis des traités de Westphalie de 1648, divisant le continent en souverainetés reconnues concrétisées par des frontières et incarnées dans la personne des rois.

 

L'Europe westphalienne, fractionnée en états, a duré du milieu du XVII° siècle au milieu du XX°. Fondée originellement sur des dynasties héréditaires, elle a connu une métamorphose à la fin du XVIII° siècle, quand la Révolution française a substitué la souveraineté du peuple à la volonté divine comme base de l'autorité politique. La division de l'Europe en souverainetés rivales en avait fait un champ de bataille permanent des rois, la substitution du peuple au droit divin en fera l'affrontement des nationalismes, dont l'acmé sera les terribles guerres de la première moitié du XX° siècle, qui réduiront le continent en cendres et le mettront à la merci de puissances extra-européennes. C'est de la prise de conscience de ce désastre que renaîtra une espérance unitaire.

Née dans les années 1950, l'idée européenne a eu du mal à se concrétiser tant le poids de l'histoire et la réalité des spécificités nationales la grevait. Elle a néanmoins progressé, non plus rêve d'empire, mais association d'états souverains unis tant par une convergence d'intérêts que par une volonté d'entente transcendant définitivement les funestes conflits d'hier et qui devrait logiquement conduire à une sorte de confédération. Les résistances ont été multiples et elles sont toujours présentes, le nationalisme s'étant trouvé un nouvel écho au sein des divers populismes, mais ce qui vient de se passer fin juillet annonce peut-être un nouveau tournant. Ce n'est certes pas le couronnement de Charlemagne, mais c'est peut-être le véritable  et définitif dépassement de l'ordre westphalien. Le proche avenir le dira car le monde change en ce moment si vite que le temps des tergiversation est passé.