mercredi 17 juin 2020

Le monde d'après


Le monde d'après.

Le regard historique, quand il enveloppe un vaste espace et la longue durée, n'offre certes pas de clés pour prévoir l'avenir, mais s'avère instructif pour comprendre le présent. C'est lui qui nous a fait réaliser que la Chine avait été, depuis des siècles et jusqu'à l'aube du XIX° siècle, la première puissance économique du monde. C'est lui également qui nous a fait comprendre qu'il était impossible d'étendre au monde entier le modèle de développement conçu par l'Occident depuis trois siècles
Alors que nous avons conscience d'aborder une période cruciale de réexamen de nos modes de vie, un regard panoramique sur l'itinéraire historique de notre civilisation peut en ce sens être éclairant.
A la différence des grandes civilisations de l'Antiquité qui avaient toutes associé le travail à l'esclavage, le modèle qui se construit progressivement en Europe de l'Ouest à partir de l'an Mille le récuse (son ultime avatar, le servage paysan, s'estompe dès le XIII° siècle). Sans doute faut-il y voir l'influence de l'éthique chrétienne, mais aussi le constat que le travail servile coûte finalement plus cher que les diverses formes du travail salarié. Le recours par les Occidentaux à l'esclavagisme dans les colonies d'Amérique, du XVII° au XIX° siècle, restera marginal, temporaire et d'ailleurs vivement critiqué. A ce préalable originel s'ajoute, à partir du XV° siècle, ce qui va faire la spécificité de la civilisation occidentale : l'affirmation de l'unicité de l'individu comptable de ses actes et la prééminence de la connaissance sur la croyance, porteuse à terme de l'essor de la science rationnelle. On peut y ajouter, sous l'influence de la Réforme protestante du XVI° siècle, un regard nouveau sur les richesses terrestres, considérées non plus comme vecteur du péché, mais au contraire comme signe de la faveur divine si elles sont acquises honnêtement par l'initiative et le travail.
C'est dans ce contexte que se déterminent deux démarches complémentaires et décisives. Fortes de progrès dans le domaine nautique, les nations maritimes de la façade atlantique se lancent dans une série de voyages de découvertes qui ouvrent la voie à la colonisation de l'Amérique et à une première mondialisation. L'afflux soudain d'or et d'argent qui s'ensuit, joint aux initiatives d'individus audacieux, jettent les bases de ce qui deviendra le capitalisme : recherche d'un profit, accumulation d'un capital financier qu'on peut réinvestir et qui génère une croissance, rémunération salariée du travail.
En même temps, le pouvoir politique, sous la forme des états monarchiques, se renforce et ce capitalisme naissant se trouve nécessairement sous sa tutelle. C'est avec la permission des rois et sous condition que ces derniers en tirent un maximum de profit que les entreprises privées se développent.

Le tournant suivant se situe au XVIII° siècle. A l'association complémentaire et féconde de la science et de la technique, facteur de progrès multiples, s'ajoute une progressive désacralisation du monde, dont l'incidence politique sera un basculement de ce qui institue la légitimité de l'autorité publique : celle-ci ne procédera plus d'un décret divin transcendantal, mais du consensus des gouvernés passés de sujets à citoyens. C'est l'avènement de ce qu'on peut désigner comme l'ère libérale, qui fonde le principe démocratique, exonère le capitalisme de la tutelle de l'Etat, et dont l'acte de naissance s'inscrit dans les révolutions américaine (1776) et française (1789).
C'est cette ère qui s'achève à présent sous nos yeux. L'état démocratique libéral, qui se refusait par définition toute manifestation d'autoritarisme, s'est trouvé débordé par un pouvoir économique aux capacités financières souvent supérieures à celles des états et organisé en structures multinationales dans le cadre  d'une nouvelle mondialisation conséquence d'extraordinaires percées techniques. Dans le dernier quart du XX° siècle, une radicalisation effrénée du libéralisme économique a déséquilibré les sociétés occidentales, générant un accroissement sans précédent des inégalités et un productivisme sans mesure épuisant les ressources de la Terre et déréglant les mécanismes climatiques. Rejetant toute régulation, ce capitalisme anarchique a trouvé ses limites, d'abord dans la crise financière qu'il n'a pu maîtriser en 2008, puis face au séisme mondial qu'a été la pandémie de 2020.
Compte tenu de ce qu'a été l'itinéraire historique de la civilisation occidentale, ce sont ses bases mêmes qui sont ébranlées, à commencer par la prééminence du principe de liberté. Le capitalisme, qui manifeste une prodigieuse capacité d'adaptation dès l'instant que ses profits sont assurés, semble l'avoir déjà compris puisqu'il accepte à nouveau une tutelle de l'Etat s'il y trouve un avantage. Le pouvoir politique retrouve ainsi sa suprématie en restaurant l'autorité. Dans un espace culturel constamment resté différent des valeurs de l'Occident, la Chine, la mutation est déjà faite.

jeudi 4 juin 2020

Est-il déjà trop tard?


Est-il déjà trop tard?

Nous remarquions naguère que les siècles historiques ne coïncident pas exactement avec les siècles calendaires. L'année 2020 sera sans doute retenue par les historiens comme le vrai début du XXI° siècle, mais en plus, il se pourrait bien qu'elle devienne une année-charnière, comme 1453 ou 1789 tant la portée de l'événement mondial qui a marqué son premier trimestre annonce de conséquences.
L'ébranlement produit par la pandémie du Covid-19 et les mesures qui ont suivi sont telles qu'il est difficile à chaud d'en mesurer les retombées. Pour en retenir l'essentiel, la dévalorisation du modèle économique néolibéral, dont la crise a révélé les carences, sinon les nuisances, a substitué aux thèmes du marché autorégulateur et à l'effacement de l'Etat un appel à l'aide de la puissance publique, autrement dit à un retour de suprématie du politique sur l'économique. Cette résurrection de l'Etat s'est accompagnée d'un renouveau de l'autorité, mettant fin à près d'un demi-siècle d'ultralibéralisme sociétal  magnifiant l'individualisme libertaire. La peur de la contagion a soudain rendu docile. Le cas français est particulièrement exemplaire tant ce peuple d'éternels mécontents, volontiers "en colère", s'est montré obéissant! On peut être indigné en paroles et prudent en action…
Ce retour vers une suprématie du politique préfigure aussi les impératifs prévisibles des crises qui s'annoncent : dans l'immédiat les conséquences économiques et sociales du coup d'arrêt mondial donné à la croissance ; à plus long terme les réponses qu'il faudra bien apporter aux bouleversements que promet le changement climatique. Face à des problèmes d'une telle ampleur, le laisser-faire n'est plus de mise et des mesures prises à l'échelle réduite des cadres nationaux illusoires. Le retour à l'autorité et à une coopération internationale paraît incontournable.

Quelle forme prendra-t-il? C'est toute la question et, il faut le dire, une occasion d'inquiétude. Si cela semble ne pas poser de grands problèmes dans d'autres espaces culturels modelés par des traditions séculaires (on pense là à la Chine, la Russie, la Turquie), l'occurrence est toute autre dans le monde occidental, structuré depuis plus de deux siècles autour des principes de la Déclaration des droits de l'homme et des modes de gouvernement de la démocratie libérale. Là, des signes inquiétants pointent au sein même des nations qui furent instigatrices des idéaux de liberté. Aux Etats-Unis, Donald Trump a été porté au pouvoir et rien ne prouve qu'il ne sera pas réélu. En France, un sondage de l'IFOP révèle que 48% des sondés ayant entre 25 et 34 ans se disent ouverts à un pouvoir autoritaire limitant les habituels mécanismes de contrôle démocratique.
Un retour de la primauté du politique se confond-il donc avec la résurgence de l'autoritarisme? Géré par le logiciel néolibéral, le capitalisme s'accommodait d'autant mieux de la démocratie pluraliste qu'il pouvait prétendre en  partager les mêmes racines idéologiques. Devenu par nécessité un "capitalisme de connivence" coopérant avec un état à la fois directeur et protecteur, comme l'atteste aujourd'hui le modèle chinois, il peut parfaitement s'accorder avec un pouvoir fort et incontesté qui fera d'autre part rempart aux contestations sociales.

Dans un article paru il y a un mois dans "L'Express", la journaliste Anne Rosencher s'interrogeait sur la capacité des élites politiques libérales à se réinventer*. Elle signalait avec raison que le libéralisme avait permis en Europe deux siècles de progrès inégalés, mais que son dévoiement à la fin du XX° l'avait plombé. Dans tous les domaines, la radicalité ultralibérale avait fait exploser les facteurs d'inégalité, créant la montée des frustrations et, creusant les déséquilibres sociaux, avait généré la défiance à l'égard de la démocratie représentative et l'attirance envers la rhétorique populiste opposant "le peuple" aux "élites".
Un retour affirmé (et mis en œuvre) aux valeurs de la Déclaration des droits, qui proclame que "les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune", pourrait-il autoriser la convergence entre un renforcement de l'Etat et la sauvegarde de l'essentiel du libéralisme politique? C'est peut-être possible, mais comme le concluait Anne Rosencher, "il est déjà tard".


"L'Express". 30 avril 2020.

samedi 16 mai 2020

Retour sur blogspot



   Suite à la fermeture de la plateforme de blogs de L'Express.fr, je reviens sur la plateforme blogspot pour continuer la publication de mes articles. 


La menace des dictatures.




La "voix du peuple", la "parole rendue au peuple" (ce que les politologues qualifient de "populisme") n'est en réalité que l'expression d'une poignée de bruyants démagogues qui se font acclamer en proférant des slogans réducteurs, (du type "y-a-qu'à, faut qu'on"), dont le simplisme paraît directement intelligible pour qui ne dispose que d'une culture politique sommaire.
Dans une perspective de crise, dans une phase de changements profonds qui bouleverse l'équilibre social, fragilise plus encore les précaires et induit des mécanismes de déclassement menaçant les classes moyennes, ce discours est capable de susciter des mouvements de masse dont sauront profiter leurs instigateurs et qui, déstabilisant les structures politiques, seront présentés abusivement comme des révolutions.
Plusieurs cas de figure se dessinent, qui peuvent se recouper.
1. Il émerge au sein du mouvement un leader qui impose son autorité charismatique et se voit désigné "guide".
2. Un groupe organisé porteur d'un projet idéologique prend en main le mouvement et en fait l'instrument de sa prise du pouvoir et de l'hégémonie de son chef.
3. Incapable de s'organiser, miné par les antagonismes de personnes et de doctrines, le mouvement se désagrège, le dernier carré finissant généralement par se joindre aux groupuscules radicaux d'extrême-droite.

Les exemples du premier cas abondent dans l'histoire des nombreux "caudillismes" d'Amérique latine et les succès électoraux récents et inattendus de démagogues confirmés, au sein de vieilles démocraties, s'en rapprochent.
Le second répond à ce que prônait, au XIX° siècle, le révolutionnaire français Auguste Blanqui, quand il chargeait une élite consciente et organisée sous une direction ferme de faire la révolution au nom du peuple. Il a trouvé une illustration au XX° siècle avec Lénine et le parti bolchévik, interprétation très discutable du marxisme, Mussolini et le fascisme, hypertrophie du nationalisme, Hitler et la mise en œuvre d'une doctrine raciste délirante.
Enfin, une désagrégation plus ou moins rapide est intervenue dans le cas de mouvements à l'origine spontané qui, pour diverses raisons, n'ont pas trouvé ou voulu de dirigeants suffisamment habiles ou reconnus (mouvement Poujade, "gilets jaunes " en France).
Il faut remarquer que ce type de mouvements de masse s'enracine dans l'histoire, des millénarismes médiévaux aux sectes politico-religieuses de la révolution anglaise de 1642, de la "sans-culotterie" parisienne de la Révolution française à l'éphémère Commune de Paris minée par des doctrinaires ergoteurs. Dans tous les cas, il s'agit de détruire l'ordre existant, le "système", et de lui substituer un ordre prétendument plus juste. Dans tous les cas (du moins quand il aboutit), il conduit à la dictature d'un seul s'appuyant sur une oligarchie de fidèles qui tirent parti de leur situation de  dominants.
Les processus ici décrits le sont dans le cadre de la civilisation occidentale. Au sein d'autres espaces culturels (Extrême-orient, monde musulman), les analogies ne doivent pas faire perdre de vue le poids d'une histoire différente et d'habitus mentaux liés à un substrat culturel propre. Nous nous inscrivons spécifiquement dans le cadre qu'on peut qualifier d'européo-atlantique.

C'est précisément là que se situe le paradoxe car le populisme est comme un effet pervers de la démocratie représentative libérale puisqu'il repose, dans son principe, sur la souveraineté du peuple et s'installe souvent par l'élection et le suffrage universel. Il s'appuie en fait sur l'un des plus anciens facteurs d'inégalité sociale, la fracture culturelle que les populistes traduisent à leur profit en opposant "le peuple" aux "élites". Les démocrates du XIX° siècle avaient cru la réduire par l'éducation des couches populaires, leur démarche étant relayée par la création des partis politiques, constructeurs d'une conscience citoyenne acquise et bâtie autour de projets idéologiques dont la mise en œuvre était déléguée à des représentants élus. C'est la faillite de ce modèle qui a fait le jeu de la mystification populiste, faisant croire à tout un chacun qu'il était capable de maîtriser les problèmes aussi bien que les membres d'une élite déclarée corrompue, ouvrant ainsi la voie aux démagogues ambitieux qui prétendaient parler au nom de tous.
"Sans les masses, les chefs n'existent pas", écrivait Hannah Arendt, la plus lucide observatrice des populismes du siècle dernier. Face à la crise sociale qui se profile, prenons garde à ce que l'Histoire ne se répète.

jeudi 3 octobre 2013

A PROPOS DES ROMS.






Quelle agitation ces derniers temps autour des Roms ! Quelle accumulation de déclarations péremptoires, de gesticulations, d'anathèmes, de gémissements ! Que d'ignorance aussi, de cynisme et de déni des réalités dont les premières victimes sont le peuple Rom et le bénéficiaire, à terme et une fois encore, le populisme xénophobe.
Qui sont-ils d'abord, ces Roms ? Des tard-venus des grands mouvements de migration qui ont peuplé l'Europe, arrivés quand il n'y avait plus de territoire à occuper, à la fin du Moyen-âge. Le dernier peuple nomade venu d'Asie aux IX°-X° siècle, les Hongrois, christianisé, sédentarisé, métissé par l'absorption des rares populations locales, avait fondé dans la plaine danubienne un royaume qui n'avait pas tardé à compter en Europe. Les Roms, arrivés au XIV° siècle, se sont dispersés, sont demeurés nomades, se sont aussi enfermés dans leur particularisme. Ils sont restés des marginaux.
D'où venaient-ils ? Vraisemblablement du nord de l'Inde, d'où ils commencent à migrer vers l'Ouest aux alentours de l'an Mille, le mouvement s'amplifiant dans le grand remue ménage de peuples consécutif aux invasions mongoles des XII°-XIII° siècles. Venus par l'Iran et une Asie mineure déjà turque, ils étonnent en Europe, où on les nomme en fonction de là d'où on les croit provenir, Egyptiens (ce qui donnera Gypsy en anglais et Gitanos en espagnol), Bohémiens, car certains, arrivant d'Allemagne, montrent la lettre de protection que leur a accordé l'empereur Sigismond, roi de Bohême. A vrai dire, on ne s'y reconnaît pas à travers les noms divers qui les désignent, Tsiganes, Sintis, Zingaris, Yéniches, Manouches. Eux-mêmes se qualifient de Roms ou Romani, très exactement Romanichel (peuple romani), terme qui les désignera longtemps en Occident.
Dans cette Europe encore féodale et dont la population a été décimée par la peste noire de 1348 (un Européen sur cinq est mort), ils ne sont pas mal accueillis, des seigneurs leur accordent protection, ils font souvent d'excellents soldats. Mais ils ne renoncent pas à leur mode de vie nomade et cette particularité est vite, comme toujours, une cause de tension avec les agriculteurs sédentaires, qui les accusent à juste titre de rapines. Dans les Balkans, où ils sont particulièrement nombreux, leur sort se dégrade après l'invasion ottomane et ils sont réduit à une condition pratiquement servile qui perdurera des siècles.
En Occident, la constitution des états monarchiques les marginalisent encore plus. Refusant de renoncer à leurs coutumes et à leur genre de vie, ils sont vite assimilés à de dangereux irréguliers. En 1682, Louis XIV règle leur compte en France : considérés comme vagabonds, les hommes sont sans procès envoyés à perpétuité aux galères et femmes et enfants enfermés dans des hospices. Les philosophes des Lumières ne sont guère plus indulgents. Dans l'Encyclopédie publiée sous la direction de Diderot, les "Bohémiens" sont ainsi définis : "Espèce de vagabonds déguisés, qui, quoiqu'ils portent ce nom, ne viennent cependant ni d'Égypte ni de Bohème ; qui se déguisent sous des habits grossiers, barbouillent leur visage et leur corps, et se font un certain jargon ; qui rôdent çà et là, et abusent le peuple sous prétexte de dire la bonne aventure et de guérir les maladies, font des dupes, volent et pillent dans les campagnes ". Est-ce totalement injuste ? Quand, à la fin du XVIII° siècle, l'empereur Joseph II tente de les sédentariser dans les Etats autrichiens en leur attribuant une terre et du bétail, les Romanis s'empressent de les revendre et ils reprennent leur vie nomade !
La formation des états administratifs modernes au XIX° siècle représente un pas de plus dans la tentative de les assimiler, avec l'attribution de la nationalité et de patronymes issus des langues des pays d'adoption mais sauf cas exemplaires (Espagne, états balkaniques), ils ne se sédentarisent guère. Ils adoptent des professions en accord avec leur perpétuel mouvement, marchands ou artisans forains, artistes de cirque, domaine où ils vont exceller et où quelques familles se construiront de véritables empires. Si la méfiance et l'hostilité des populations rurales persistent, leur étrangeté et leur pittoresque séduisent les artistes, de Jacques Callot au  XVII° siècle à Vincent Van Gogh au XIX°. Le Romantisme s'enflamme pour eux, de Walter Scott à Victor Hugo, de Mérimée à Guillaume Apollinaire.
Cela ne change rien à leur statut, le pire survenant avec le nazisme au XX° siècle. Considérés comme des parasites asociaux au même titre que les Juifs, ils sont victimes d'une entreprise d'extermination : plus de 50 000 d'entre eux périront dans les camps. Le paradoxe, c'est que par leurs origines, les Romanis sont sans doute les Européens les plus propres à mériter le nom d'Aryens, mais le régime hitlérien n'en était pas à une contradiction près…

Que se passe-t-il aujourd'hui ? Après les horreurs de la guerre, l'intention de les considérer enfin comme des citoyens normaux a conduit à la négation de leur spécificité. En France, le "politiquement correct" s'ajoutant, on a décidé à partir de 1972 de ne plus les appeler par leur nom et avec cette inimitable faculté de l'administration d'inventer des dénominations baroques, ils sont devenus "gens du voyage", expression qui pourrait aussi bien désigner le personnel roulant de la SNCF ou les employés des agences de tourisme. Le peuple Romani étant évidemment composé d'individus, essayez donc de trouver le singulier, masculin ou féminin, de "gens du voyage"…
A partir de 2010, la rencontre de deux événements, de graves incidents entre "gens du voyage" et forces de l'ordre à St Aignan sur Cher, puis l'arrivée de Roms de Roumanie et de Bulgarie consécutive à l'entrée de ces états dans l'UE, a soulevé l'actuelle tempête. La réaction des autorités a servi d'arguments à des entreprises purement politiciennes instrumentalisant les Roms à des fins polémiques, d'abord contre Nicolas Sarkozy à la veille des présidentielles, puis contre Manuel Valls dans le cadre des luttes internes au sein du PS, sinon du gouvernement. Un courant de sympathie affiché à l'égard des Roms est devenu mode. On a vu convoqués pêle-mêle Carmen, Esmeralda, Django Reinhard ; on s'est attendri sur la beauté des robes à volants et le son des castagnettes et si nul n'a rappelé avec émotion la silhouette tournoyante de la Gitane figurant sur les paquets de cigarettes, c'est qu'il faut aussi être anti-tabac. Tout cela dans une atmosphère compassionnelle dégoulinante d'hypocrisie : tels vertueux défenseurs des Roms seraient loin d'être les derniers à téléphoner à leur mairie si une dizaine de caravanes venaient s'établir en bordure de leur jardin.
Et les Roms dans tout ça ? Si l'on cesse de se raconter des histoires et si l'on s'interroge sur ce qui fait problème, on commence par différencier, malgré leur parenté, Romanis français et Roms venus des Balkans qui constituent le peuplement des 400 campements illicites évalués, dont 40% dans la région Ile-de-France. On considère ensuite objectivement la responsabilité d'états tels la Roumanie et la Bulgarie qui non contents de pousser des Roms qu'ils ont constamment traité en sous-citoyens hors de leurs frontières, ont subtilisé les milliards d'euros attribués par l'UE pour, précisément, améliorer le sort des Roms. On ne se cache pas non plus qu'au delà des conditions de vie indignes qui sont les leurs, ces malheureux sont exploités par des mafias claniques internes à leur communauté qui ne les envoient pas vers l'Europe de l'Ouest à des fins d'intégration, mais pour organiser diverses formes de rapine et de délinquance qui vont du vol à la tire ou du cambriolage à la récupération massive de métaux non-ferreux au détriment, entre autres, des services publics. Et comme ces mafieux connaissent les lois, ce sont des enfants ou des filles mineures qui sont mis à contribution, vendus, prostitués, contraints au résultat sous peine d'impitoyables punitions. On est loin de Carmen et des castagnettes !
Que faire ? D'abord protéger, et non pas tenter une impossible intégration (ça fait sept cents ans qu'elle échoue), mais ouvrir le débat, trouver des solutions acceptables pour ce peuple sans terre qui représente quand même plus de 10 millions de personnes en Europe. Il existe des interlocuteurs, ne serait-ce que l'Union Romani internationale.
Cela passe aussi par le réexamen des modes de vie et des particularismes romanis. Un genre de vie nomade ou semi-nomade datant du Moyen-âge est-il encore possible dans une Europe post-industrielle, à forte densité démographique, de plus en plus urbanisée et sillonnée d'autoroutes ? La clochardisation d'une population entière est-elle acceptable, et au nom de quoi ?

Mais cela ne peut se régler aux niveaux des états-nations, qui ne trouvent comme solution que l'expulsion, autrement dit l'envoi ailleurs. Il s'agit d'un problème européen qui doit être abordé et discuté au niveau de l'Union. Pourquoi pas, par exemple, au parlement de Strasbourg? Ce serait pour lui une belle occasion de montrer qu'il sert quand même à quelque chose.

mardi 6 août 2013

Changement d'adresse

Depuis juin 2013, mon blog est intégré au bouquet de blogs de "L'Express".
En conséquence, vous le trouverez sous le titre "Histoire de le dire" à
BLOGS L'EXPRESS
http://blogs.lexpress.fr/histoire-politique/

Merci de votre fidélité.
   André ROPERT

lundi 8 juillet 2013

A propos des événements d'Egypte




Embarras évident des chancelleries occidentales devant les derniers événements d'Egypte, mais étranges commentaires de personnalités médiatiques ou de politologues qu'on attendrait plus perspicaces.
Coup d'état, interruption d'un processus démocratique, renversement d'un président élu… Tout est certes vrai, mais est-ce si simple ? Entre l'intransigeante application de principes théoriques et l'examen d'une conjoncture spécifique, entre le respect inconditionnel des règles de l'état de droit et les réalités d'une société dont les normes appartiennent à un espace culturel qui n'est pas celui de l'Occident, n'y a-t-il pas nécessité de prendre en compte un certain nombre de données.
Un processus démocratique en devenir ? Admettons, mais que penser d'une constitution approuvée par 30% seulement de l'électorat potentiel et, surtout, de la formation politique qui s'est trouvée par la suite portée au pouvoir ? Que sait-on exactement en Europe des Frères musulmans, de leur organisation, de leurs projets et est-il pertinent d'en faire les parangons de la démocratie ?
Les Frères musulmans ne sont pas un parti politique, c'est une confrérie religieuse internationale, remarquablement organisée et dont les réseaux, largement financés par le Qatar, s'étendent partout où existe une communauté musulmane. Son idéologie a imprégné ce qu'on nomme aujourd'hui l'islamisme politique, de la Tunisie à la Turquie, et cette idéologie est tout sauf démocratique.
Il serait bon pour les actuels commentateurs de prendre connaissance des écrits de Sayyed Qotb (1906-1966), qui fut (et reste) le maître à penser des Frères.
Tout pouvoir procède de Dieu seul et en imaginant qu'ils pourraient décider à sa place, les hommes ont commis le pire des péchés. Il convient donc de restaurer et d'établir définitivement sur l'humanité entière le règne et l'autorité absolue de Dieu par l'universelle prescription de la charia, et cela au prix d'une lutte impitoyable contre les mécréants. Toute liberté d'incroyance en Dieu est criminelle, toute coexistence avec d'autres religions impensable, l'idée même de laïcité est une impiété. L'objectif final de l'Islam est la Terre entière.
"Un mouvement totalitaire, écrivait en 1951 Hannah Arendt dans "Les origines du totalitarisme", est international dans son organisation, universel dans sa visée idéologique, planétaire dans ses aspirations politiques". Elle ne pensait certes pas aux Frères musulmans, mais comment ne pas reconnaître l'adéquation de la définition.
C'est ce mouvement que les élections égyptiennes avaient porté à la direction du pays suite au renversement de Hosni Moubarak. Il avait aussitôt entrepris un patient et méthodique noyautage des institutions de l'état, éliminant soigneusement tout ce qui lui paraissait hostile et même suspect. La chance a peut-être voulu que l'incompétence de son personnel politique éclate vite au grand jour. "L'Islam est la solution, le Coran notre constitution", clamaient à l'envie les Frères. Allah ne les a pas entendus et le peuple s'est détaché d'eux, mais ils avaient le pouvoir et ils n'étaient certes pas prêts à le lâcher.
On peut penser ce qu'on veut de l'armée égyptienne, de son rôle économique, de ses privilèges, de son opportunisme. N'empêche, elle a peut être évité au peuple égyptien et – qui sait – au monde arabo-musulman de tomber sous la coupe d'un mouvement rétrograde qui n'a vu dans le processus démocratique qu'un commode marchepied pour s'emparer des rênes. Certes, rien n'est réglé à l'heure qu'il est, mais il n'en demeure pas moins qu'un coup d'arrêt a été donné.
Alors, de grâce, ne geignons pas sur la démocratie outragée : les Frères musulmans se préparaient à l'étrangler à terme.
A écouter certains commentateurs occidentaux ces jours-ci, on se dit que vivant une autre époque, s'ils avaient vu en 1934 les généraux de la Reichswehr renverser par un coup d'état le pouvoir d'Adolf Hitler et de son parti, effectivement issus d'un vote majoritaire en février 1933, ils auraient crié à l'assassinat de la démocratie.